Depuis quelques semaines, nous explorons les différents piliers de ce que l’on appelle l’État social : l’aide directe, la couverture médicale, l’emploi, le chômage et les retraites. À chaque étape, une évidence s’est imposée : derrière les chiffres, les dispositifs techniques et les réformes sectorielles, une question plus profonde apparaît. Qu’est-ce qui permet réellement à un État social de tenir dans la durée ?
Beaucoup répondront par le budget, la croissance ou la qualité de la gestion publique. Tout cela compte, bien sûr. Mais cela ne suffit pas. L’adhésion du citoyen aux institutions. La foi dans la règle. La certitude que l’effort est justement réparti. L’espoir que les sacrifices demandés aujourd’hui produiront une protection réelle demain. Cette confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Lentement. Parfois difficilement. Et cette confiance a un nom politique : la démocratie.
Il faut donc affirmer une idée simple : il n’existe pas d’État social solide sans État démocratique. On peut distribuer des aides sans construire un État social. On peut même dépenser beaucoup d’argent public sans créer de cohésion. Car au fond, l’État social n’est pas seulement un système de redistribution. Il est un pacte de solidarité entre l’État et la société.
État fort, société mobilisée
La Commission spéciale sur le modèle de développement a résumé cette exigence dans une formule particulièrement juste : État fort, société mobilisée. Cette formule dit presque tout du défi marocain. Un État fort est indispensable. Sans État fort, il n’y a ni politique publique cohérente, ni arbitrage entre intérêts contradictoires, ni protection des plus fragiles, ni vision stratégique de long terme.
Mais un État fort, livré à lui-même, peut dériver vers la bureaucratie, l’opacité ou l’arbitraire. À l’inverse, une société mobilisée sans État fort peut basculer dans la dispersion, l’agitation permanente et l’impuissance collective. Toute démocratie mature cherche précisément cet équilibre délicat : un État suffisamment fort pour agir, et une société suffisamment vivante pour le questionner, le contrôler et parfois le contester.
Dans l’esprit de Max Weber, la force d’un État ne réside pas seulement dans sa capacité de contrainte, mais dans la légitimité de cette contrainte. Michel Foucault nous a rappelé une vérité essentielle : aucun pouvoir n’est naturellement vertueux. Tout pouvoir tend à s’étendre s’il n’est ni limité, ni questionné, ni contrôlé. C’est pourquoi la démocratie n’est pas un luxe institutionnel. Elle est l’organisation du contrôle du pouvoir.
Il faut également reconnaître une réalité fondamentale propre au Maroc : sur l’essentiel, le cap est fixé. Le choix d’un Maroc stable, ouvert, attaché à ses constantes mais engagé dans la consolidation progressive d’institutions démocratiques est désormais clairement posé. Autrement dit, le débat central n’est plus tant celui de la direction que celui du déploiement.
La vraie question est désormais celle-ci : comment faire vivre pleinement ce cap dans la réalité quotidienne des institutions, des territoires et des politiques publiques ? C’est là que tout se joue. Car une institution, même bien conçue, peut être affaiblie si elle est progressivement investie par des logiques de rente, des lobbies, des réseaux d’influence ou des tropismes informels qui finissent par détourner son esprit initial. Le défi n’est donc pas seulement de bâtir de bonnes institutions. Il est de préserver leur intégrité.
Le poison silencieux : l’arbitraire
“Le premier ennemi de la démocratie n’est pas toujours l’autoritarisme visible. C’est souvent l’arbitraire invisible, ces petites déformations du droit qui finissent, à force d’accumulation, par produire de grandes injustices”
Le premier ennemi de la démocratie n’est pas toujours l’autoritarisme visible. C’est souvent l’arbitraire invisible, ces petites déformations du droit qui finissent, à force d’accumulation, par produire de grandes injustices : quand le réseau l’emporte sur la compétence, quand la proximité l’emporte sur la règle, quand le téléphone l’emporte sur la procédure, quand certains avancent par passe-droit pendant que d’autres attendent leur tour.
Un pays où un coup de fil vaut plus qu’une procédure n’est pas encore un État de droit achevé. C’est cela qui érode la confiance. Pourquoi un citoyen accepterait-il l’impôt, la solidarité ou l’effort collectif s’il pense que les règles ne s’appliquent pas de la même manière à tous ? L’État social commence donc là : dans la réduction progressive de l’espace de l’arbitraire.
C’est précisément pour réduire cet espace de l’arbitraire que les démocraties modernes construisent des garde-fous institutionnels. Au Maroc, cette ambition a trouvé une traduction majeure dans la Constitution de 2011.
La promesse démocratique de 2011
Comme l’a brillamment montré la sociologue Nadia Bernoussi, cette Constitution n’est pas un simple texte juridique. Elle est la traduction d’un compromis historique marocain entre continuité et réforme, entre stabilité et ouverture, entre constantes nationales et exigences démocratiques modernes.
Elle a consacré des avancées majeures : séparation plus nette des pouvoirs, montée en puissance de la justice constitutionnelle, élargissement des droits fondamentaux, reconnaissance renforcée du pluralisme identitaire et culturel du Maroc, développement des mécanismes de reddition des comptes.
Mais une Constitution, aussi ambitieuse soit-elle, n’est jamais une ligne d’arrivée. C’est une promesse. Or, entre celle-ci et sa mise en œuvre concrète, il existe un espace décisif : celui de la médiation politique. C’est précisément là que la question des partis devient centrale.
Réhabiliter les partis, refuser leurs dérives
Je me méfie d’une rengaine devenue presque automatique : “Tous les partis sont pourris”. Cette formule relève souvent de ce que j’appellerais l’esthétique de la radicalité. Tout dénoncer. Tout disqualifier. Tout déclarer corrompu. Tout renvoyer dos à dos. Tout juger sans nuance. Tout condamner sans jamais construire.
Cette posture donne parfois l’illusion de la lucidité. En réalité, elle dispense souvent de l’essentiel : prendre sa part de responsabilité dans la transformation du réel.
Il faut être clair : jusqu’à présent, aucune démocratie moderne n’a trouvé de meilleur outil de transformation collective que l’organisation politique. Oui, les partis connaissent des dérives. Oui, il faut combattre l’opportunisme, le clientélisme, les logiques de rente et les captures d’appareil. Mais refuser leurs dérives ne doit pas conduire à accepter leur disqualification générale.
Ayant moi-même connu de près l’engagement militant, je me méfie des jugements expéditifs. Un parti ne se résume jamais à quelques dirigeants visibles ou à certaines pratiques critiquables. Un parti, ce sont aussi des femmes et des hommes anonymes, dans les quartiers, les campagnes et les montagnes, qui donnent de leur temps après leur journée de travail, ouvrent une permanence, organisent une réunion, reçoivent des habitants, expliquent un programme et, à leur manière, font vivre l’éducation citoyenne. Cette réalité existe aussi. Et il serait injuste de l’effacer.
La société connectée doit devenir une société organisée
“Les médias et les plateformes façonnent désormais le débat public à une vitesse inédite. Mais il faut éviter une confusion majeure. Être connecté n’est pas être organisé. Avoir une opinion n’est pas construire une solution. Réagir n’est pas délibérer”
Les médias et les plateformes façonnent désormais le débat public à une vitesse inédite. Ils peuvent élever la qualité du débat comme ils peuvent l’appauvrir. Mais il faut éviter une confusion majeure. Être connecté n’est pas être organisé. Avoir une opinion n’est pas construire une solution. Réagir n’est pas délibérer. Une société mobilisée n’est pas une société agitée. C’est une société capable de transformer l’énergie sociale en intelligence collective. Elle a besoin de corps intermédiaires solides : partis, syndicats, associations, médias responsables.
Mais elle a aussi besoin de citoyens qui se considèrent comme co-responsables du bien commun, chacun à partir de la place qu’il occupe. C’est cela, une société mobilisée.
Après le Maroc, les Marocains
Le Maroc a beaucoup construit durant les dernières décennies. Infrastructures. Ports. Industrie. Logistique. Capacités stratégiques. Le chemin parcouru est immense. Nous nous sommes beaucoup occupés du Maroc. Et nous avons eu raison.
“Un pays ne devient pas grand seulement parce qu’il construit des ports, des usines ou des lignes à grande vitesse. Il devient grand lorsqu’un citoyen ordinaire, où qu’il vive, quel que soit son milieu, sent que la règle est la même pour tous”
Il est maintenant temps de nous occuper davantage des Marocains. C’est là que commence, à mes yeux, la seconde phase du projet national. Le défi du XXIe siècle n’est plus seulement de construire des structures. Il est de faire en sorte que chaque citoyen ressente concrètement la protection, la justice, la mobilité sociale, l’égalité devant la règle.
Un pays ne devient pas grand seulement parce qu’il construit des ports, des usines ou des lignes à grande vitesse. Il devient grand lorsqu’un citoyen ordinaire, où qu’il vive, quel que soit son milieu, sent que sa dignité est protégée, que la règle est la même pour tous et que l’avenir reste ouvert. C’est à cette condition que l’État social cessera d’être un slogan pour devenir une réalité durable.
Car au bout du compte, l’État social n’a pas seulement besoin de budget. Il a besoin d’institutions vivantes, de justice, de cohésion sociale et de démocratie. Sans cela, il distribue sans transformer. Avec cela, il protège, émancipe et fait nation.
