[Tribune] Retraites : pourquoi le Maroc ne pourra pas copier l'Europe

Par Mohamed Abdi

Espérance de vie en hausse, familles qui se réduisent, poids écrasant de l'informel : le Maroc entre dans l'ère du vieillissement sans filet. Derrière la question des pensions se cache une fracture plus profonde : entre fonctionnaires protégés et salariés du privé sous-couverts, entre ceux qui cotisent et l'immense majorité qui ne le fait pas. Dans cette tribune, Mohamed Abdi, expert en politiques publiques, plaide non pour une réforme paramétrique importée d'Europe, mais pour l'invention d'un modèle marocain des retraites, fondé sur la formalisation, la confiance et une tout autre idée de la dignité.

Le Maroc vieillit. Et avec lui monte une question que tous les États redoutent : comment financer dignement la vieillesse dans une société où les actifs deviennent proportionnellement moins nombreux que les retraités ?

Au Maroc, ce défi est encore plus complexe. Car au vieillissement démographique s’ajoutent un système fragmenté, un poids massif de l’informel et de profondes inégalités entre public et privé. Mais il faut aller plus loin.

Le problème des retraites au Maroc n’est pas d’abord un problème de pensions. C’est un problème de production, de formalisation et de confiance.

Production de richesse, parce qu’on ne distribue durablement que ce que l’on produit durablement. Formalisation, parce qu’un système de retraite ne peut survivre que si une base large de travailleurs cotise réellement. Confiance, enfin, parce qu’aucune réforme n’est possible si les cotisants doutent de la gouvernance du système et de la sécurité de leur épargne.

C’est pourquoi, plus qu’une réforme paramétrique, c’est un véritable modèle marocain des retraites qu’il faut désormais inventer.

Sit-in du Réseau marocain des organisations de retraités, le 1er octobre 2024 à Rabat.Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

La retraite : le nouveau front de l’État social

Avec ce quatrième volet, notre réflexion sur l’État social achève un premier cycle. Nous avons successivement interrogé l’aide sociale directe, la couverture médicale, la question de l’emploi et, désormais, celle des retraites. Ces quatre piliers constituent l’ossature centrale de l’État social. Mais ils n’en épuisent pas la réalité.

“Un État social ne se déploie pas efficacement par les seuls mécanismes de redistribution ou de protection”.

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Récemment, au détour d’un échange avec un homme politique de premier plan, celui-ci m’a lancé avec une formule aussi simple que juste : « L’État social, c’est aussi la démocratie ; c’est aussi la justice. » La formule m’a fait sourire sur le moment. Mais elle disait au fond quelque chose d’essentiel.

Car un État social ne se déploie pas efficacement par les seuls mécanismes de redistribution ou de protection. Il repose aussi sur d’autres points d’appui décisifs : la justice sociale, la vitalité démocratique et des territoires solides. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans les prochaines tribunes.

Le Maroc face à la lame de fond démographique

“Au vieillissement démographique s’ajoutent des fragilités structurelles propres à notre modèle : poids élevé de l’informel, faible densité contributive, multiplicité des caisses et fortes inégalités entre régimes”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Le Maroc, lui aussi, n’échappe pas à la problématique de la vieillesse. La question du vieillissement s’installe durablement dans notre paysage social. Les seniors occupent désormais une place de plus en plus importante dans l’équilibre de notre société, avec tout ce que cela implique en matière de pensions, de santé, de dépendance et d’accompagnement.

L’espérance de vie dépasse désormais 76 ans et continue de progresser. Le vieillissement de la population s’accélère. Davantage de seniors devront demain être pris en charge — à travers les pensions, les dépenses de santé et les situations de dépendance.

Mais le défi marocain est plus complexe encore que celui de nombreux pays européens. Pourquoi ? Parce qu’au vieillissement démographique s’ajoutent des fragilités structurelles propres à notre modèle : poids élevé de l’informel, faible densité contributive, multiplicité des caisses et fortes inégalités entre régimes.

Le problème marocain n’est donc pas seulement démographique. Il est systémique.

Le vrai problème : combien de Marocains auront réellement une retraite?

“Combien de Marocains arriveront un jour à la vieillesse avec une pension ? Car le risque futur n’est pas seulement celui de pensions insuffisantes. Le risque est aussi celui d’une crise de la non-retraite”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Voici la question que nous évitons souvent de poser. Le vrai sujet marocain n’est peut-être pas seulement la retraite. Le vrai sujet est plus brutal : combien de Marocains arriveront un jour à la vieillesse avec une pension ?

Car le risque futur n’est pas seulement celui de pensions insuffisantes. Le risque est aussi celui d’une crise de la non-retraite. Fonctionnaires, salariés formels, cadres structurés : une partie du pays cotise. Mais une immense partie du Maroc travaille encore dans l’informel, avec des carrières fragmentées, des revenus irréguliers et peu ou pas de cotisations.

Autrement dit, nous débattons souvent des retraites alors qu’une part considérable des Marocains ne cotise même pas. Voilà le cœur du sujet.

Un système de retraite ne peut être solide que si une base large d’actifs finance la solidarité entre générations. Or, au Maroc, cette base reste trop étroite. Le premier régime de retraite à réformer est peut-être… le marché du travail lui-même.

Le labyrinthe marocain : plusieurs caisses, deux portes de sortie

Avant même de parler de réforme, encore faut-il comprendre de quoi nous parlons. Car le système marocain des retraites est devenu un véritable labyrinthe — construit par strates successives, au fil des réformes, des compromis institutionnels et des logiques sectorielles.

“Le Maroc n’a pas un système de retraite. Il en a plusieurs. Et ce labyrinthe débouche, au fond, sur deux portes de sortie : une porte relativement protectrice pour une partie du secteur public, une porte nettement plus étroite pour le secteur privé”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

On y trouve plusieurs caisses — CMR, CNSS, RCAR et CIMR — avec des règles différentes, des rendements différents et des niveaux de protection différents. Autrement dit, le Maroc n’a pas un système de retraite. Il en a plusieurs.

Et ce labyrinthe débouche, au fond, sur deux portes de sortie. Une porte relativement protectrice pour une partie du secteur public. Une porte nettement plus étroite pour le secteur privé.

Or c’est là que le paradoxe devient saisissant. Le secteur privé constitue aujourd’hui le principal moteur de la création de richesse et de l’emploi. Mais c’est aussi celui qui protège le moins bien ses salariés lorsqu’ils arrivent à la retraite.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans le régime civil de la CMR, le taux global de cotisation retraite atteint environ 28 %, répartis à parts égales entre le fonctionnaire et l’État employeur, soit 14 % chacun. Dans le régime de base de la CNSS, ce taux tombe à 11,89 %, dont 4,48 % à la charge du salarié et 7,41 % à la charge de l’employeur. L’écart est considérable.

Attention toutefois à une lecture trop rapide. Le sujet n’est pas de dire que le public serait « trop protégé ». Le sujet est de comprendre pourquoi le privé reste structurellement sous-protégé. Base contributive trop faible, plafond trop bas, carrières discontinues : voilà le vrai nœud.

Toute réforme du régime privé repose sur un compromis social délicat entre salariés, syndicats et patronat. Augmenter les cotisations signifie soit réduire davantage le pouvoir d’achat des salariés, soit alourdir le coût du travail pour les entreprises, soit combiner les deux. C’est pourquoi la question des retraites ne se résume jamais à une simple décision technique. Elle est aussi le produit d’un équilibre social fragile.

Karim et Hassan : deux vies, deux vieillesses

Mais un second chiffre est encore plus révélateur : 6 000 dirhams. C’est le plafond de salaire retenu par la CNSS pour le calcul de la retraite de base. Ce simple chiffre résume une grande partie du problème marocain.

Un cadre du privé gagnant 8 000, 18 000 ou 30 000 dirhams continue de voir sa retraite de base calculée sur une assiette plafonnée. Sa pension future est donc mécaniquement comprimée.

C’est dans ce labyrinthe qu’évoluent Karim et Hassan. Tous deux diplômés. Tous deux ont travaillé trente-cinq ans. Tous deux terminent leur carrière avec un salaire d’environ 18 000 dirhams. Pourtant, au moment de la retraite, leurs destins divergent brutalement.

Karim, fonctionnaire, peut partir avec une pension de 12 000 à 13 000 dirhams par mois. Hassan, salarié du privé, plafonnera autour de 4 200 dirhams.

Même pays. Même qualification. Même durée de carrière. Vieillesse radicalement différente.

La question n’est pas de savoir si Karim touche trop. La vraie question est plus dérangeante : pourquoi Hassan touche-t-il si peu ?

Le problème marocain n’est pas qu’il existe plusieurs caisses. Le problème est qu’il existe plusieurs idées de la dignité.

Une retraite commence bien avant 60 ans

À cette fragmentation s’ajoute une autre fragilité : la confiance. La soutenabilité d’un système de retraite ne dépend pas seulement de la démographie ou des taux de cotisation. Elle dépend aussi de la qualité de la gouvernance, de la prudence des placements et de la manière dont l’épargne collective est pilotée. Sans confiance, aucune réforme durable n’est possible.

Mais il faut encore remonter plus en amont. Une retraite ne commence pas à 60 ou 63 ans. Elle commence bien avant le premier emploi. Elle commence avec l’accès à une bonne éducation, à une formation utile, à un emploi formel, à un salaire déclaré et à une trajectoire professionnelle stable.

Autrement dit, la politique des retraites commence à l’école. Elle continue dans la politique industrielle. Et elle se consolide dans la politique de l’emploi.

Réformer, oui. Copier l’Europe, non.

Le Maroc verse déjà plus de 71,1 milliards de dirhams par an au titre des pensions. Ce chiffre donne la mesure du sujet. Nous parlons d’un pilier central du contrat social marocain.

“Le Maroc ne peut pas reproduire les hypothèses européennes. Il faut inventer son propre modèle : entre justice, soutenabilité et cohésion”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Les solutions classiques sont connues : reculer l’âge de départ, augmenter les cotisations, réduire la générosité des pensions. Le Maroc devra probablement mobiliser une partie de cette boîte à outils. Mais croire que cela suffira serait une erreur.

Le Maroc peut s’inspirer des outils européens. Mais il ne peut pas reproduire leurs hypothèses de départ. L’Europe repose sur une forte formalisation du travail, une productivité élevée, une base fiscale large et des institutions très structurées. Le Maroc non. Copier mécaniquement serait donc une faute.

Il faut inventer un modèle marocain — capable de concilier trois exigences : justice entre générations, soutenabilité financière et cohésion sociale.

Après le Maroc, les Marocains

Pendant longtemps, le Maroc a eu une obsession légitime : construire le pays — routes, ports, barrages, zones industrielles, grands équilibres macroéconomiques. Cette étape était nécessaire. Une autre commence désormais.

Car après s’être occupé du Maroc, il faut maintenant s’occuper pleinement des Marocains.

“Avec des familles plus petites, un coût de la vie plus élevé, des mobilités accrues et des trajectoires plus individualisées, l’amortisseur familial sera moins puissant. Autrement dit, une pension insuffisante deviendra plus vite un facteur de vulnérabilité”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Et cela est d’autant plus vrai qu’un autre changement silencieux est en cours : la transformation de la famille marocaine. Hier, les solidarités familiales amortissaient souvent les faiblesses du système. Demain, avec des familles plus petites, un coût de la vie plus élevé, des mobilités accrues et des trajectoires plus individualisées, cet amortisseur familial sera moins puissant. Autrement dit, une pension insuffisante deviendra plus vite un facteur de vulnérabilité.

À l’approche des échéances électorales, chaque parti parlera de retraites plus justes et de pensions plus dignes. Très bien. Mais il faudra désormais répondre à la seule question qui compte : comment finance-t-on cette promesse ?

Car en matière de retraite, promettre sans financer n’est pas une générosité. C’est une dette transmise aux générations suivantes.

Parce qu’au fond, une retraite n’est pas une pension. C’est la valeur qu’une nation attribue à toute une vie de travail.


Mohamed Abdi est expert en politiques publiques.

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