Cette semaine, le Boualem vous propose de revenir sur un épisode marquant de cette Coupe du Monde. Un moment étrange, qui a provoqué en lui une longue rêverie qu’il va tenter, ici même, de résumer pour vous. Ce moment, vous le connaissez, c’est cet instant lunaire, quand le très orange président Donald a pris la parole, au cœur de la Maison Blanche, pour annoncer à la planète médusée qu’il avait appelé l’Infâme-Tino afin de faire annuler un carton rouge.
Il faut s’arrêter un instant sur cet épisode, car il contient une masse phénoménale d’enseignements. Mieux, il est bien possible que les générations futures, quand elles voudront comprendre à quel moment nous avons vrillé, citent cette scène comme le grand tournant du match.
Reprenons s’il vous plaît. Nous avons un chef d’État qui vient nous expliquer qu’il estime que le carton rouge reçu par son équipe est injuste, même s’il avoue dans la même minute qu’il ne sait pas bien ce qu’est, justement, un carton rouge.
“Si un brave dictateur africain avait tenté de faire annuler un carton rouge : on l’aurait traité de sous-développé, de barbare et on aurait rigolé de la naïveté de ce bonhomme pendant des décennies”
Appréciez le geste technique : je ne sais pas de quoi je parle mais j’ai un avis, et je l’impose, voilà. Il est tellement loin du sujet qu’il pensait peut-être même que son équipe allait jouer à 10 le prochain match. Il annonce aussi que l’arbitre est louche, sans plus de formalités, et le voilà applaudi par son propre public, qui considère que son intervention est légitime, et merci. C’est un délire puissant, une tragédie même. Si un brave dictateur africain avait prononcé le même discours, on l’aurait traité de sous-développé, de barbare incapable de hisser son âme à la hauteur nécessaire pour apprécier une compétition sportive, la FIFA aurait exclu son équipe et on aurait rigolé de la naïveté de ce bonhomme pendant deux ou trois décennies.
Voici, sans plus attendre, les conclusions du Boualem. La première, c’est que l’Empire, désormais, ne se cache même plus pour imposer sa loi, celle du plus fort, dans sa cruelle nudité. On l’avait déjà remarqué, oui, mais cette fois, comme la victime est la Belgique – donc des blonds –, certains viennent de comprendre.
La seconde, c’est que les États-Unis ont un gros problème : ils ne connaissent pas la notion de défaite. Pire, leur culture sportive est centrée sur eux-mêmes, et donc il leur manque le concept philosophique de « l’autre ». Cette entité pénible qui se dresse entre mes objectifs et moi, vous savez, eh bien ils ne savent pas qu’elle existe, les bienheureux ! Jamais un de leurs présidents ne s’est assis à côté d’un rival et ne s’est trouvé contraint de le saluer après une finale perdue, en souriant de préférence, tout en rongeant son frein à cause d’un penalty pourri. Jamais ils n’ont dû subir les chants des adversaires et faire bonne figure. Cette expérience leur manque. Leurs sports favoris, ils y jouent tout seuls, entre eux : c’est gentil, l’honneur de la patrie n’est pas menacé.
La troisième conclusion, c’est que, dans leur esprit, l’injustice est une anomalie insupportable. Nous savons que le foot peut être cruel, tordu, comme la vie, mais eux ne l’acceptent pas. Devant un carton rouge, même foireux, nous grognons, débattons, puis nous changeons de sujet, vers une autre injustice, car nous en vivons en quantité abondante. Cette attitude est impossible pour un représentant de l’Empire, voilà pourquoi ils passent leur temps à se poursuivre les uns les autres en justice jusqu’au délire.
Voilà, en gros, la conclusion du Boualem : il faut qu’ils se mettent au foot, sérieusement, comme nation, pour enfin nous comprendre, et merci.
