[Tribune] Pourquoi les PME marocaines ne savent pas fixer leurs prix

Par Mostafa Mounasser

Trop de dirigeants de PME marocaines bradent leurs prix par peur de perdre un client — et se privent ainsi des marges qui leur permettraient de grandir. Mostafa Mounasser, coach en entrepreneuriat, décrypte ce réflexe défensif et explique pourquoi augmenter ses tarifs peut, paradoxalement, être la meilleure stratégie pour attirer les bons clients.

Il y a une conversation que j’ai eue des dizaines de fois avec des dirigeants de PME marocaines. Elle commence toujours de la même façon : « Je suis moins cher que mes concurrents. » Et elle finit presque toujours de la même façon : « Mais je n’arrive pas à dégager de marges. »

Ce paradoxe n’est pas une coïncidence. C’est le résultat d’une confusion fondamentale entre deux questions que la plupart des dirigeants ne distinguent pas : combien ça me coûte — et combien ça vaut.

Le prix comme reflet du coût

“Un client n’achète pas un coût de production. Il achète une transformation, un résultat, une tranquillité d’esprit, un gain de temps”

Mostafa Mounasser, fondateur d'un cabinet d'accompagnement de dirigeants de PME marocaines

La majorité des dirigeants de PME que j’accompagne fixent leurs prix à partir de leurs coûts de revient, auxquels ils ajoutent une marge qu’ils jugent « raisonnable ». Cette méthode a une logique apparente. Elle a aussi un défaut majeur : elle ignore complètement la valeur perçue par le client.

Un client n’achète pas un coût de production. Il achète une transformation, un résultat, une tranquillité d’esprit, un gain de temps. La question qu’il se pose n’est pas « combien ça a coûté à produire » mais « est-ce que ça vaut ce que je paie ? ».

Ces deux questions n’ont pas la même réponse. Et quand un dirigeant confond les deux, il laisse systématiquement de la valeur sur la table.

La peur comme variable cachée

“Ce que j’observe le plus souvent derrière une politique de prix trop basse dans les PME, ce n’est pas un problème de calcul. C’est un problème de confiance”

Mostafa Mounasser, fondateur d'un cabinet d'accompagnement de dirigeants de PME marocaines

Ce que j’observe le plus souvent derrière une politique de prix trop basse, ce n’est pas un problème de calcul. C’est un problème de confiance.

La peur de paraître trop cher. La peur de perdre le client. La peur qu’un concurrent moins-disant prenne la commande. Ces peurs sont réelles — mais elles reposent presque toujours sur une hypothèse non vérifiée : que le client choisit uniquement sur le prix.

J’ai vu des dirigeants augmenter leurs tarifs de 20 à 30% et perdre exactement les clients qu’ils méritaient de perdre — ceux qui ne valorisent que le prix. Et conserver, voire attirer, des clients qui valorisent la qualité, la fiabilité, l’expérience.

La montée en prix n’est pas un risque pour tous les clients. Elle est un filtre. Et ce filtre est souvent bénéfique.

L’absence de positionnement

La troisième cause d’une politique de prix défaillante est structurelle : quand un dirigeant ne sait pas ce qui le différencie, il ne peut pas justifier un prix supérieur à la moyenne. Et comme il ne peut pas le justifier, il ne le pratique pas.

“Sans positionnement clair, le prix devient le seul argument de vente. Et quand le prix est le seul argument, il y aura toujours quelqu’un de moins cher”

Mostafa Mounasser, fondateur d'un cabinet d'accompagnement de dirigeants de PME marocaines

C’est un cercle vicieux. Sans positionnement clair, le prix devient le seul argument de vente. Et quand le prix est le seul argument, il y aura toujours quelqu’un de moins cher.

La sortie de ce cercle ne passe pas par une formation en négociation commerciale. Elle passe par une question fondamentale que beaucoup de dirigeants n’ont jamais posée frontalement : pourquoi un client devrait-il choisir mon entreprise plutôt qu’une autre, si le prix était identique ?

La réponse à cette question est le fondement d’une politique de prix cohérente.

Ce que j’observe chez les dirigeants qui s’en sortent

Les PME marocaines qui arrivent à pratiquer des prix justes — ni bradés ni injustifiés — ont en commun trois choses.

Premièrement, elles connaissent précisément les clients pour qui leur offre a le plus de valeur. Elles ne cherchent pas à vendre à tout le monde. Elles concentrent leur énergie commerciale sur les clients pour qui le prix n’est pas le critère principal.

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Deuxièmement, elles savent articuler leur différence. Pas en termes de fonctionnalités ou de caractéristiques techniques, mais en termes de résultats concrets pour le client. Ce qu’elles délivrent que les autres ne délivrent pas — ou pas aussi bien.

Troisièmement, elles ont appris à dire non. Pas à tous les clients, mais aux clients qui ne correspondent pas à leur positionnement. Ce refus est difficile, surtout quand la trésorerie est tendue. Mais c’est souvent lui qui libère la capacité à aller chercher les clients qui paient juste.

La question que je pose en première session

Avec chaque dirigeant qui vient me voir avec un problème de marges, je commence par une question simple : « Quel est le dernier client qui vous a choisi sans négocier votre prix — et qu’est-ce qui l’a convaincu ? ».

Sa réponse me dit plus sur son positionnement réel que n’importe quelle analyse financière.

Parce que la politique de prix n’est pas un problème comptable. C’est un problème de confiance dans ce qu’on apporte — et dans la capacité à le formuler clairement.

Mostafa Mounasser est fondateur de Maroc Mentor, cabinet d’accompagnement de dirigeants de PME marocaines. Après 23 ans de direction d’entreprises au Maroc et en Turquie, il accompagne les dirigeants dans leur structuration, leur croissance et leur transformation.