[Tribune] L’État social, c’est d’abord l’emploi

Par Mohamed Abdi

Indemniser le chômage, oui — mais pas à n'importe quel prix. Mohamed Abdi, spécialiste en politiques publiques, plaide pour un État social qui ne se contente pas de compenser la perte d'emploi, mais qui organise le retour à l'activité. Face à un chômage des jeunes dépassant 30 % en milieu urbain, il appelle à inventer un modèle proprement marocain, fondé sur la protection, la formation et la réinsertion.

Après l’aide sociale directe et la couverture médicale, le débat sur l’État social au Maroc aborde une question décisive : celle de l’emploi et du chômage. Faut-il mieux indemniser la perte d’emploi ? Oui, sans doute. Mais la vraie question est ailleurs : comment protéger sans casser les incitations au travail, et surtout comment faire du travail le socle durable de l’État social ?

L’emploi, avant tout

Nous abordons aujourd’hui la question de l’emploi et du chômage. Ce sujet est décisif, car la protection contre la perte d’emploi est souvent présentée comme l’un des marqueurs les plus avancés d’un État social moderne.

Perdre son emploi constitue l’un des chocs sociaux les plus violents pour un individu ou une famille : chute des revenus, fragilisation du foyer, perte de repères, parfois sentiment de déclassement.

Le Maroc s’est déjà doté d’un mécanisme d’indemnité pour perte d’emploi. Mais chacun sait que ce dispositif, dans sa forme actuelle, reste d’une portée limitée, avec des conditions d’accès restrictives et une efficacité encore insuffisante dans la sécurisation des parcours professionnels. Le Nouveau Modèle de Développement a d’ailleurs souligné cette limite et appelé à repenser plus largement les transitions professionnelles dans un marché du travail en mutation rapide.

Mais avant même de parler d’indemnisation du chômage, une question plus fondamentale mérite d’être posée : sur quoi repose durablement un État social ?

“Un État social efficace ne se contente pas de compenser les fragilités. Il doit aussi permettre au plus grand nombre de retrouver stabilité, autonomie et capacité de projection”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

À mes yeux, la réponse est claire. Un État social solide ne repose pas uniquement sur des mécanismes de redistribution. Il repose aussi — et d’abord — sur la capacité d’une économie à créer du travail, de la richesse et de l’autonomie.

La solidarité est indispensable. La protection est nécessaire. La dignité n’est pas négociable. Mais un État social efficace ne se contente pas de compenser les fragilités. Il doit aussi permettre au plus grand nombre de retrouver stabilité, autonomie et capacité de projection.

Autrement dit, il ne doit pas seulement indemniser l’absence d’activité ; il doit organiser les conditions du retour à l’activité.

La jeunesse : l’urgence absolue

Le marché du travail marocain est sous tension. Le chômage national dépasse 13 %. Chez les jeunes en milieu urbain, il dépasse largement 30 %. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité encore plus préoccupante. Le chômage est un problème. Les “ninis” (ni en emploi, ni en études, ni en formation) sont une alerte rouge.

Au-delà des chômeurs au sens statistique, le Maroc doit regarder en face la situation des jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation. Cette jeunesse constitue l’une des fragilités silencieuses les plus préoccupantes de notre modèle social.

“Notre jeunesse doit être soit dans un parcours scolaire, soit en formation, soit en stage, soit en emploi. Autrement dit, aucun jeune ne doit sortir des radars de l’État social marocain”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

La question de la jeunesse mérite, à elle seule, une mobilisation nationale. Le Maroc doit se fixer un principe simple, clair et non négociable : aucun jeune ne doit être laissé durablement sans perspective.

Notre jeunesse doit être soit dans un parcours scolaire, soit en formation, soit en stage, soit en emploi. Autrement dit, aucun jeune ne doit sortir des radars de l’État social marocain.

Lorsqu’un jeune cesse d’apprendre, de travailler ou même d’espérer, ce n’est pas seulement un problème économique. C’est une part du lien social qui se fragilise.

Un travail aux frontières mouvantes

Nous ne sommes d’ailleurs plus dans un modèle classique où l’on alterne simplement entre emploi stable et chômage. Le travail lui-même a changé de nature.

On peut aujourd’hui cumuler plusieurs activités, travailler depuis chez soi, générer des revenus via des plateformes numériques ou des réseaux sociaux, combiner emploi déclaré et revenus non déclarés. Les frontières entre emploi, auto-emploi, micro-activité et informalité deviennent de plus en plus floues.

Cette mutation change profondément les arbitrages individuels. Que se passe-t-il lorsqu’une aide sociale directe peut se combiner avec des revenus informels, quelques gains numériques et des activités occasionnelles non déclarées ?

Pris séparément, chacun de ces revenus peut sembler modeste. Additionnés, ils peuvent parfois rendre le travail formel moins attractif, surtout lorsqu’il est faiblement rémunéré et fortement contraignant.

Il faut oser poser cette question, non pour stigmatiser, mais parce qu’un système social mal calibré peut produire, sans le vouloir, des effets contraires à ceux recherchés.

Inventer une réponse marocaine

C’est pourquoi la question n’est pas d’opposer redistribution et création de richesse. La vraie question est de savoir comment pérenniser la redistribution. Car un État social ne peut redistribuer durablement que ce qu’une économie produit durablement.

Autrement dit, remettre l’accent sur la production de richesse et l’accès au travail ne revient pas à relativiser l’ambition sociale. C’est au contraire chercher à la consolider.

“L’indemnité chômage ne devrait pas être pensée uniquement comme un revenu de substitution. Elle devrait être conçue comme un temps protégé de transition”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Même dans de nombreux pays où l’assurance chômage existe depuis des décennies, ces dispositifs sont régulièrement réformés, recadrés, plafonnés ou conditionnés. Cela montre une chose simple : personne n’a encore trouvé la formule parfaite.

Le Maroc aurait tort de copier mécaniquement des modèles venus d’ailleurs. Il doit inventer sa propre réponse.

À mes yeux, l’indemnité chômage ne devrait pas être pensée uniquement comme un revenu de substitution. Elle devrait être conçue comme un temps protégé de transition :

Un temps pour se relever.
Un temps pour se former.
Un temps pour se repositionner.

Le vrai défi n’est pas seulement de compenser une perte de revenu. Il est de permettre un retour durable vers l’emploi. C’est pourquoi il faut lier beaucoup plus étroitement indemnisation et formation.

Dans un monde bousculé par l’intelligence artificielle, l’automatisation et les transformations industrielles, apprendre une fois pour toutes ne suffit plus. Il faut apprendre en permanence.

Dans ce contexte, une indemnité chômage moderne pourrait reposer sur trois piliers : protection, formation, réinsertion.

Pourquoi ne pas aller plus loin ?

Une prime de retour à l’emploi pour ceux qui reprennent une activité formelle. Des allégements ciblés ou un crédit d’impôt pour les entreprises qui recrutent des personnes passées par le chômage après une phase de formation. C’est probablement dans cette capacité d’innovation que réside la bonne réponse.

Le travail comme horizon

À ce stade, j’aimerais rappeler une phrase entendue dans ma jeunesse auprès d’un vieux briscard de la politique française, et que je n’ai jamais oubliée : “En politique, il ne faut jamais vendre la misère aux gens.”

Cette phrase dit deux choses essentielles : ne jamais nier les difficultés, mais ne jamais retirer aux citoyens la perspective d’un avenir meilleur. Autrement dit, regarder lucidement les problèmes sans enfermer la société dans le pessimisme, la peur ou la résignation.

C’est exactement dans cet esprit que ce débat doit être mené.

À l’approche des échéances électorales de 2026, les partis politiques devront aller au-delà des promesses sociales classiques. Ils devront expliquer comment financer, comment prioriser, comment inciter et comment créer davantage de valeur.

Après le temps de l’extension des droits sociaux vient celui de leur soutenabilité.

Nous avons beaucoup travaillé à construire le Maroc. Le moment est venu de nous assurer que les Marocains restent durablement au centre de nos politiques publiques.

Car au bout du compte, un État social juste n’est pas celui qui installe durablement ses citoyens dans l’assistance. C’est celui qui leur donne les moyens de se relever, de travailler, de vivre dignement et de croire à nouveau en l’avenir.

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