[Tribune] Regardons la rage de Loubna en face 

Par Soundouss Chraibi

Pour le meilleur et pour le pire, les réseaux sociaux nous offrent beaucoup de choses. C’est souvent à jeter, mais parfois aussi à prendre. La semaine dernière, entre les partages massifs de la photo de Léo Messi qui donne le bain à Lamine Yamal bébé et les memes de Kylian Dictator, il y avait trois vidéos publiées à la suite par Loubna Jaouhari qui cumulent près de 25 millions de vues sur Instagram. C’est important, parce que ces vidéos parlent de viol. Et il faut énormément de courage pour le faire à visage découvert, face caméra, en assumant ses larmes et son récit décousu par la vulnérabilité face à 3 millions d’abonnés. 

Loubna est comédienne et s’est fait connaître il y a plusieurs années sur Instagram à travers ses vidéos humoristiques. Elle a commencé par des capsules et des personnages parodiques qu’elle s’inventait alors qu’elle était commerciale dans une salle de sport. Ensuite, elle s’est mise à faire de la scène. En avril dernier, elle se produisait à Paris. En juin, son spectacle était sold-out à Bruxelles. Je ne connais pas Loubna personnellement et je ne sais pas ce qui l’a poussée à raconter son histoire maintenant, mais je peux imaginer ce qu’a pu lui coûter son silence pendant plus de 15 ans, et ce qu’il continue de coûter à toutes les femmes agressées et violées qui ont dû se convaincre que ces histoires-là ne se racontent pas. 

“Quand il s’agit d’agressions sexuelles, les circonstances aggravantes se conjuguent au féminin, et les circonstances atténuantes au masculin”

Soundouss Chraïbi, journaliste

Loubna a été violée à l’âge de 16 ans alors qu’elle rentrait du lycée par un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle est rentrée chez elle, terrorisée, et a caché sa culotte tachée de sang. Lorsqu’elle s’est inscrite en études supérieures et qu’elle devait passer par un pont pour se rendre en cours, elle a arrêté d’y aller parce que le trajet l’effrayait. Il lui rappelait l’endroit où elle a été violée. Tout au long de son témoignage, Loubna répète qu’elle est une peureuse, elle se le reproche presque. Sauf qu’elle a raison d’avoir peur, et que toutes les femmes continueront d’avoir peur tant que les agressions sexuelles et les viols relèveront de l’indicible, tant que l’on pensera tabou avant de penser protection et sécurité, tant qu’il y aura toujours des gens pour dire que Loubna et toutes les autres sont des menteuses, tant que nos appareils juridiques – commissariats, textes de lois, tribunaux – ne seront pas en mesure de prendre en charge une victime de viol et de la traiter comme telle. 

Sans doute à force de vivre dans une société où les victimes doivent constamment prouver leur respectabilité pour être un minimum considérées, Loubna en vient à préciser une dizaine de fois qu’elle était jeune fille sage, qu’elle ne sortait pas le soir, qu’elle n’avait pas de petit-ami au lycée, qu’elle passait l’essentiel de ses soirées devant une fenêtre et que même lorsqu’elle était dehors avec ses copines, elle enlevait rarement son tablier de lycéenne. J’aimerais lui dire qu’elle n’a pas à se justifier, que le viol est un crime même quand on est une fille qui sort tard le soir avec des garçons, qu’on peut être violée par son mari comme par un inconnu, mais ce serait lui mentir sur ce qu’est notre société. On attend de s’assurer que vous êtes “une fille bien” avant d’accepter de vous écouter et de vous voir comme une victime crédible, méritante. Quand il s’agit d’agressions sexuelles, les circonstances aggravantes se conjuguent au féminin, et les circonstances atténuantes au masculin. 

De la même façon qu’en tant que société, nous chérissons l’walida, à condition que l’walida ne soit pas une femme qui se plaint. Nous glorifions les douleurs étouffées et le sacrifice à outrance comme s’il ne faisait pas partie du problème. Nous célébrons le soin apporté par les femmes dans les sphères domestiques (éduquer, faire à manger, nettoyer…), mais nous continuons à nous méfier des voix de ces mêmes femmes à chaque fois qu’elles s’élèvent dans l’espace public. Qu’elle soit mère, enfant, adolescente, épouse ou femme célibataire, la mskina est celle qui se tait. 

 “Soutenir les femmes victimes de viol, c’est refuser que leurs témoignages ne soient qu’un pic de viralité, et créer un espace public — physique, médiatique, digital — assez sécurisé pour que Loubna ne soit pas la seule à parler, mais aussi toutes les autres”

Soundouss Chraïbi, journaliste

C’est pour tout cela qu’il faut regarder dans les yeux la rage de Loubna. Faire de la place pour cette rage et pour celle de toutes les femmes qui se taisent, de la même manière que nous avons su faire de la place dans nos algorithmes pour les #outfitoftheday, les storys de coucher de soleil et les danses Tik Tok. A une époque où tout se filme et se poste, il était grand temps qu’un témoignage de viol devienne viral sur la Toile marocaine. Car ce qui est viral est visible. Cette semaine, Loubna et son histoire le sont, et avec elles toutes les petites filles, les adolescentes et les femmes qui sont un jour rentrées chez elles en jetant une culotte tachée de sang. 

Mais ce qui est viral est aussi, bien souvent, éphémère. Loubna a reçu énormément de messages de soutien sous ses vidéos. Beaucoup d’entre eux proviennent de femmes, mais pas que. Soutenir les femmes victimes de viol et d’agressions sexuelles, c’est aussi refuser que leurs témoignages se résument à un pic de viralité absorbé par des algorithmes programmés pour devancer la nouveauté, et contribuer à créer un espace public, à la fois physique, médiatique et digital, suffisamment sécurisé pour qu’il n’y ait pas que Loubna qui parle, mais aussi toutes les autres. 

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