Le baccalauréat est là. Dans des milliers de foyers marocains, quelque chose change dans le ton, dans le regard, dans l’air de la maison, dès lors qu’on rentre dans la période de préparation du Bac. Nous croyons, nous parents, accompagner nos enfants dans cette épreuve majeure dans la scolarité de l’enfant, sauf que parfois, sans le savoir, nous les écrasons.

Ce que nous leur disons sans parler
“Un père peut répéter à son fils qu’il l’aimera quoi qu’il arrive — et lui signifier exactement le contraire par un simple soupir”
Il y a ce que nous disons, et il y a ce que nous transmettons. Ce ne sont pas toujours la même chose. Un père peut répéter à son fils qu’il l’aimera quoi qu’il arrive, et ce même père peut, par un soupir au moment des résultats intermédiaires, par une tension dans la mâchoire quand l’enfant avoue avoir raté une épreuve, par la façon dont il parle du fils du voisin qui a eu mention au Bac l’année précédente, lui signifier exactement le contraire. Les enfants lisent ces messages non-dits avec une précision redoutable.
Ce n’est pas une question de mauvaise volonté. C’est une question de ce que nous portons nous-mêmes, de ce que notre propre histoire nous a transmis sur la valeur d’un être humain, sur ce qu’il faut accomplir pour mériter sa place dans le monde. Beaucoup de parents marocains ont grandi dans des familles où la réussite scolaire était la seule voie connue vers une vie digne et cette expérience, profondément ancrée, se retranscrit dans la façon dont ils accompagnent leurs propres enfants, souvent à leur insu.
Le bac que nous passons à leur place
Dans ma pratique clinique, j’entends régulièrement des parents décrire l’approche du baccalauréat de leur enfant comme une épreuve qu’ils vivent eux-mêmes avec une intensité parfois plus grande que l’adolescent concerné. Certains ne dorment plus, d’autres vérifient les fiches de révision, d’autres enfin calculent des moyennes à voix haute en famille. Cela part d’une intention bienveillante. Mais l’enfant, lui, reçoit un message précis : “cette épreuve est trop importante pour que tu la portes seul, et ta façon de t’en sortir va décider de bien plus que ton avenir scolaire”.
“Dans ma pratique clinique, j’entends régulièrement des parents décrire l’approche du baccalauréat de leur enfant comme une épreuve qu’ils vivent eux-mêmes avec une intensité parfois plus grande que l’adolescent concerné”
Il y a quelque chose que j’appelle le “baccalauréat par procuration” qui est le moment où l’examen de l’enfant devient, dans la psyché parentale, la résolution d’une histoire inachevée. Le parent qui n’a pas pu faire d’études, ou qui a raté sa propre chance, ou qui porte encore la honte d’un échec scolaire ancien, ce parent investit dans la réussite de son enfant quelque chose qui lui appartient à lui, pas à l’enfant. L’enfant le sent, et cette charge supplémentaire, invisible, non dite, est cliniquement l’une des plus lourdes à porter.
Ce que l’échec leur apprend, si nous le permettons
Notre rapport collectif à l’échec scolaire au Maroc reste profondément ambivalent. Nous savons, rationnellement, qu’un examen raté n’est pas une fin de vie. Et pourtant quelque chose dans notre façon d’en parler, dans les regards que nous échangeons, dans le silence qui tombe à table quand les résultats sont mauvais, dit autre chose. L’implicite a ainsi parlé d’une voix assourdissante. Il dit que c’est grave, il dit que quelque chose s’est cassé, il dit, parfois, que l’enfant a trahi quelque chose.
Un adolescent qui intègre que l’échec est une honte apprend à ne jamais se risquer à rien qui pourrait échouer. Il apprend la prudence du survivant, à savoir ne jamais s’exposer, ne jamais tenter ce qui n’est pas garanti. C’est le contraire de ce dont une vie créative, engagée, vivante a besoin. L’échec bien accompagné, c’est-à-dire accueilli sans catastrophisme ni minimisation, simplement reconnu comme une expérience à traverser, construit une capacité de résilience que nulle mention ne remplace.
Ce que nous pouvons offrir, maintenant, avant les résultats
Il n’est pas question ici de détachement, ni d’une forme d’indifférence bienveillante qui laisserait l’enfant livré à lui-même. Il est question de la qualité de la présence que nous lui offrons. Être présent sans être envahissant, s’intéresser sans contrôle, demander “comment tu te sens ?” avant de demander “où tu en es dans tes révisions ?”. Ces gestes simples, répétés, constituent ce que Winnicott appelait un environnement suffisamment bon, non pas parfait, non pas idéal, mais assez stable pour que l’adolescent puisse traverser cette période sans se sentir seul dans quelque chose de trop grand pour lui.
Si votre enfant se ferme, s’isole, dort mal, ne mange plus comme avant, perd l’humeur ou au contraire s’agite sans pouvoir se poser, ne minimisez pas. Ne dites pas “c’est normal, le stress du bac”. Demandez, écoutez, et si ce que vous entendez vous dépasse, consultez. Il y a des professionnels formés pour accompagner ces moments et y recourir n’est pas un aveu d’échec parental, c’est un acte de lucidité et d’amour.
Ce que la société doit changer
“Le baccalauréat ne peut pas rester l’unique marqueur de valeur d’une génération : ce n’est pas aux adolescents de s’adapter à un système qui les écrase, c’est à nous de le changer”
Au-delà des familles, c’est notre imaginaire collectif qui est en jeu. Tant que le baccalauréat fonctionnera comme l’unique marqueur de valeur d’une génération, tant que nous n’aurons pas créé, institutionnellement et culturellement, d’autres voies de reconnaissance et de dignité, la pression exercée sur les adolescents restera disproportionnée. Et ce n’est pas aux adolescents de s’y adapter, c’est à nous de changer le système dans lequel nous les faisons grandir.
Cela implique d’introduire dans les établissements scolaires de véritables dispositifs de soutien psychologique, pas des permanences symboliques, mais des espaces de parole réels, encadrés par des professionnels formés, accessibles sans stigmate. Cela implique de former les enseignants à reconnaître les signes d’une souffrance psychique qui ne se dit pas en termes de difficultés scolaires. Et cela implique, collectivement, de cesser de transmettre aux enfants que leur valeur est indexée sur leurs performances.
