[Tribune] Enfant en situation de handicap mental : un enfant qu'on voit, une famille qu'on ne voit pas

Par Dr Hachem Tyal

Trisomie 21, déficience intellectuelle, troubles du neurodéveloppement : derrière chaque diagnostic, une famille silencieusement bouleversée. Le psychiatre Hachem Tyal décrit avec précision ce que la clinique lui a appris : une souffrance réelle, profonde, et largement invisible, que ni les proches ni les institutions ne savent encore vraiment nommer.

Derrière chaque enfant porteur d’un handicap mental, il y a une famille qui s’est réorganisée autour de lui, souvent en silence, souvent au prix de souffrances que personne ne nomme. Le handicap ne détruit pas la famille, mais il la révèle telle qu’elle est, pas telle qu’elle se croyait.

Quand un enfant naît avec un handicap mental, qu’il s’agisse de trisomie 21, d’une déficience intellectuelle d’une autre origine, ou d’un trouble du neurodéveloppement sévère, la famille ne reçoit pas seulement un diagnostic. Elle reçoit une nouvelle vie, sans l’avoir choisie, sans y avoir été préparée, et sans que personne, le plus souvent, ne soit vraiment là pour l’accompagner dans ce qu’elle implique vraiment.

Ce que la pratique psychiatrique et psychanalytique m’ont appris, après des décennies de travail avec ces familles, c’est que la souffrance qui s’y déploie est réelle, profonde, et largement invisible. Invisible parce qu’elle se dissimule derrière le dévouement, derrière l’organisation, derrière la mobilisation permanente. Invisible parce que ces familles n’ont souvent pas le sentiment d’avoir le droit de souffrir ; elles ont un enfant à porter, et porter prend toute la place.

Les mères : le devoir sans le droit à l’erreur

Ce qui frappe d’emblée, à l’écoute de ces mères, c’est qu’elles ne se disent pas épuisées. Elles demandent de l’aide, pour leur enfant, pour les démarches, pour trouver une structure adaptée. Mais elles ne nomment pas leur propre fatigue, elles ne se l’accordent pas.

“Les mères d’enfants en situation de handicap ne disent pas qu’elles sont épuisées. Elles ne disent rien. C’est précisément ce silence-là qui devrait nous alerter”

Hachem Tyal, psychiatre

Ce n’est pas du déni au sens banal du terme. C’est quelque chose de plus profond : elles se sentent investies d’un devoir majeur, d’une mission qui les dépasse et qui, précisément parce qu’elle les dépasse, ne leur laisse pas le droit à l’erreur. Une mère d’un enfant non porteur de handicap peut se tromper, se reprendre, recommencer. La mère d’un enfant porteur de handicap mental intériorise très vite l’idée que ses erreurs à elle coûtent plus cher, que l’enjeu est trop grand pour qu’elle se permette de flancher.

Ce tourbillon n’est pas vécu comme une souffrance, il est vécu comme une identité. Et c’est précisément pourquoi il est si difficile à toucher en thérapie : on ne déconstruit pas ce qu’on n’a pas d’abord reconnu comme tel.

Ce que la psychanalyse éclaire ici, c’est la dimension du sacrifice non conscient : ces mères ne choisissent pas de se sacrifier. Elles s’organisent autour de l’enfant avec une telle densité que leur propre existence finit par occuper le seul espace que l’enfant ne remplit pas, c’est-à-dire, souvent, presque aucun. Ces mères ne disent pas qu’elles sont épuisées. Elles ne disent rien. C’est précisément ce silence-là qui devrait nous alerter.

Les pères : la démission ou l’accusation

Du côté des pères, le tableau est plus contrasté qu’on ne l’imagine. Il y a des pères qui tiennent, qui s’investissent pleinement, qui militent, qui portent leur part sans la nommer, qui trouvent dans la relation avec leur enfant en situation de handicap quelque chose d’inattendu et de transformateur. Ces pères-là existent, et ils méritent d’être nommés.

Mais la clinique voit aussi deux autres configurations, plus fréquentes et plus douloureuses. La première est la démission progressive, non par indifférence, souvent par impuissance. Face à un enfant qu’il ne comprend pas, dont les troubles du comportement le dépassent, le père s’éloigne peu à peu. Il investit ailleurs, le travail, l’extérieur, parfois une autre vie parallèle. La mère se retrouve seule. Et cette solitude-là, elle ne la dit pas non plus.

La deuxième configuration est plus destructrice : le père qui tient la mère pour responsable, qui cherche dans son histoire ou ses gènes une explication qui le dégage. Cette dynamique fracture des couples qui auraient pu tenir autrement, et ajoute à la mère, déjà chargée du soin, le poids de la culpabilité. Le divorce, dans ces familles, n’est pas rare. Et quand il survient, il laisse le plus souvent la mère seule avec l’enfant.

Face au handicap de l’enfant, certains pères tiennent ; ils portent, ils militent, ils inventent leur propre façon d’être là. D’autres se retirent, souvent par impuissance plus que par indifférence. D’autres encore accusent. Mais dans ces deux derniers cas, c’est la mère qui reste et qui porte seule.

La fratrie : l’écart silencieux

Les frères et sœurs de l’enfant en situation de handicap sont les grands oubliés de ce tableau. Ils ne consultent pas, ils ne demandent pas, ils s’adaptent. Et c’est précisément cette adaptation-là qui mérite attention.

“Les frères et sœurs d’un enfant en situation de handicap intègrent la question de son avenir comme une responsabilité future qui leur appartient déjà, même si personne ne le leur a explicitement demandé”

Hachem Tyal, psychiatre

Ce qu’ils vivent, c’est d’abord l’écart. Pas un écart dit, nommé, expliqué, un écart ressenti. Ils perçoivent que leur mère est ailleurs, que son attention, son énergie, sa disponibilité psychique sont orientées vers l’enfant en situation de handicap avec une intensité qu’ils ne reçoivent pas de la même façon. Ils ne le formulent pas toujours, parfois jamais. Mais cet écart s’installe dans leur psyché comme une conviction silencieuse : qu’ils comptent moins, qu’ils doivent se débrouiller, qu’exprimer leurs propres besoins serait indécent face à ce que vit leur frère ou leur sœur.

Et puis il y a l’avenir. Très tôt, parfois dès l’adolescence, la question leur tombe dessus : que se passera-t-il quand les parents ne seront plus là ? Cette question, les parents eux-mêmes ne savent souvent pas comment l’aborder. Elle reste suspendue, non dite, pesante. Et les frères et sœurs l’intègrent comme une responsabilité future qui leur appartient déjà, même si personne ne le leur a explicitement demandé.

Ce poids, porté en silence depuis l’enfance, se retrouve des années plus tard dans des consultations pour anxiété, épuisement, difficultés à poser des limites, sans que le lien avec le membre de la fratrie en situation de handicap soit immédiatement apparent. Les frères et sœurs s’adaptent. C’est justement cela qui devrait nous alerter : l’adaptation silencieuse est souvent la souffrance la mieux dissimulée.

Les professionnels : une double ignorance

Face à tout cela, les familles se tournent vers les professionnels de santé. Et c’est là que se révèle l’une des lacunes les plus préoccupantes du système.

Les personnes porteuses de handicap mental développent des troubles psychiques : des troubles du comportement, des états anxieux, des épisodes dépressifs, des manifestations qui s’aggravent souvent à l’adolescence, quand les enjeux d’autonomie, de sexualité et d’identité viennent percuter la réalité du handicap. Ces troubles existent, ils sont réels, ils nécessitent une réponse clinique spécifique.

“Un psychiatre qui ne connaît pas les spécificités cliniques du handicap mental exerce simplement dans un champ pour lequel il n’a pas toujours reçu la formation nécessaire”

Hachem Tyal, psychiatre

Or cette réponse, trop souvent, n’est pas au rendez-vous. Non par mauvaise volonté, mais par défaut de formation. Les psychiatres et les pédiatres, qui sont les deux spécialités auxquelles ces familles s’adressent en premier, ne disposent pas toujours des outils pour évaluer et traiter des troubles psychiques chez une personne présentant un handicap mental. La tentation est alors de traiter comme on traiterait n’importe quel autre patient : avec les mêmes grilles, les mêmes protocoles, les mêmes molécules, sans tenir compte des spécificités cliniques que le handicap impose.

Et quand le médicament ne suffit pas, et il ne suffit presque jamais seul, ces mêmes professionnels ne savent souvent pas vers quoi orienter. Les associations spécialisées, les structures adaptées, les ressources existantes : ils n’en ont pas connaissance, ou insuffisamment. Les parents repartent avec une ordonnance et sans savoir où aller.

Cette double ignorance – ne pas savoir traiter, ne pas savoir orienter – laisse des familles seules face à des situations qui les dépassent. Elle alimente l’épuisement des mères, la démission des pères, l’invisibilité de la fratrie. C’est, sans le dire, une forme d’abandon institutionnel.

Un psychiatre qui ne connaît pas les spécificités cliniques du handicap mental n’est pas en cause personnellement. Il exerce simplement dans un champ pour lequel il n’a pas toujours reçu la formation nécessaire. La question n’est donc pas individuelle ni morale : elle est systémique.

Ce que l’on attend

Ce que ces familles n’attendent pas, c’est de la pitié. Elles n’attendent pas non plus des discours sur leur courage, elles en ont entendu suffisamment. Ce qu’elles attendent, c’est d’être accompagnées vraiment par des professionnels sensibilisés, formés, capables de les écouter réellement, de leur laisser le temps et la possibilité de parler de leur quotidien avec l’enfant : l’épuisement, les inquiétudes, les contraintes, les gestes répétés, les nuits difficiles, les démarches administratives, les tensions familiales. Non pas seulement interroger la pathologie ou rechercher un diagnostic supplémentaire, mais entendre ce que cette vie-là fait à ceux qui la vivent.

“Le handicap mental d’un enfant ne devrait pas être une affaire privée que chaque famille règle comme elle peut, dans l’isolement et le silence. C’est un enjeu de santé publique”

Hachem Tyal, psychiatre

Ce qu’elles attendent encore, ce sont des modules spécialisés intégrés dans les cursus universitaires des médecins, une formation au handicap qui ne soit pas une option périphérique des cursus mais une composante réelle de la formation à la psychiatrie et à la pédiatrie ; elles attendent également des consultations dédiées, des réseaux structurés entre professionnels et associations, un accompagnement psychologique qui commence bien avant que la détresse parentale ne devienne insupportable, et pas seulement quand la crise a déjà tout emporté.

Et puis il y a ce que personne ne nomme encore : la fratrie. Elle vit dans la même maison, elle porte le même poids, elle grandit dans l’ombre d’un frère ou d’une sœur dont les besoins absorbent tout l’espace familial. La reconnaître comme partie intégrante du tableau clinique, ce n’est pas un détail de sensibilité, c’est une exigence thérapeutiqueLe handicap mental d’un enfant ne devrait pas être une affaire privée que chaque famille règle comme elle peut, dans l’isolement et le silence. C’est un enjeu de santé publique, et il mérite d’être traité comme tel.

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