Il y a une confusion contemporaine que le psychanalyste voit s’installer dans son cabinet : la confusion entre aimer un enfant et investir dans un enfant. Aimer, c’est vouloir que l’enfant soit lui-même. Investir, c’est vouloir qu’il devienne ce qu’on a imaginé pour lui.

Cette confusion n’est pas le propre de parents malveillants. Au contraire ; elle est souvent le fait de parents très aimants, très impliqués, très inquiets et qui ont mis dans l’enfant une part de leurs propres rêves inachevés, de leurs peurs de l’échec, de leur désir de réparer leur propre histoire.
“Un enfant à qui l’on demande d’être parfait apprend une seule chose avec certitude : qu’il ne l’est pas, et que l’amour, peut-être, n’est pas gratuit”
La psychanalyse éclaire ce mécanisme sous le nom de narcissisme parental : l’enfant devient inconsciemment le prolongement du Moi parental, le lieu où se rejoue, et où l’on espère réparer, ce qu’on n’a pas pu accomplir soi-même. Ce n’est pas de la malveillance ; c’est souvent de l’amour, mais un amour tourné vers ce qu’on projette plutôt que vers ce que l’enfant est.
“Il faut qu’il réussisse mieux que moi”, est une phrase qui revient souvent dans les consultations. Elle est touchante, elle est aussi, parfois, une forme de violence douce car l’enfant n’est pas convoqué pour lui-même, mais pour accomplir une mission dont il n’a pas choisi les termes. Un enfant à qui l’on demande d’être parfait apprend une seule chose avec certitude : qu’il ne l’est pas, et que l’amour, peut-être, n’est pas gratuit.
La pression scolaire comme symptôme
Le système scolaire marocain est exigeant. La compétition est réelle, les places sont rares, les familles le savent. La pression de la performance est donc en partie une réponse rationnelle à un contexte objectif. Il serait naïf de l’ignorer.
Mais l’expérience clinique observe quelque chose d’autre : une escalade. Des enfants de huit, neuf ans qui présentent des troubles du sommeil, des douleurs abdominales le dimanche soir, une angoisse de l’évaluation qui dépasse largement l’enjeu réel. Des adolescents qui ne savent plus pourquoi ils étudient ; le moteur n’est plus l’envie d’apprendre, c’est la terreur de décevoir.
La psychanalyse a décrit ce que l’on appelle le “faux self” : quand l’environnement exige, trop tôt, trop de conformité, l’enfant apprend à se conformer, performe ce qu’on attend de lui, sourit, obéit, réussit, mais perd progressivement le contact avec ce qu’il ressent vraiment, avec ses propres désirs. Il devient expert dans l’art de plaire, et profondément étranger à lui-même.
Derrière ces symptômes, on trouve souvent un même mécanisme : l’enfant a intégré que ses résultats scolaires sont le principal critère de sa valeur dans le regard parental. Pas son bonheur, pas sa curiosité, pas ses amitiés, mais ses notes.
Ce dont l’estime de soi a besoin pour se construire
L’estime de soi de l’enfant ne se construit pas dans la réussite ; elle se construit dans la relation, dans le regard d’un parent qui dit, par sa présence et son attention : “Tu existes indépendamment de ce que tu fais, tu as de la valeur sans condition.”
“Ce dont un enfant a besoin, ce n’est pas un parent parfait. C’est un parent suffisamment bon, qui répare quand il se trompe, qui reste présent quand l’enfant échoue”
L’enfant a besoin d’être “tenu” – ce que Winnicott appelait le holding – dans un environnement suffisamment bon. Pas parfait. Un environnement qui tolère l’échec, qui ne s’effondre pas à la première mauvaise note, qui offre la possibilité de ne pas toujours être à la hauteur.
L’enfant qui grandit dans la peur permanente de décevoir développe une estime de soi conditionnelle : “Je vaux quelque chose quand je réussis”. C’est une construction fragile, qui s’effondre au premier obstacle sérieux, et les obstacles sérieux, dans une vie, ne manquent pas. Ce dont un enfant a besoin, ce n’est pas un parent parfait. C’est un parent suffisamment bon, qui répare quand il se trompe, qui reste présent quand l’enfant échoue.
Des parents épuisés
La pression que les parents mettent sur leurs enfants est souvent le miroir de la pression qu’ils s’imposent à eux-mêmes. Ces parents-là ne dorment pas bien ; ils vérifient les cahiers à minuit, ils appellent les professeurs, ils comparent les résultats avec les enfants des voisins. Ils s’épuisent dans un investissement dont ils attendent inconsciemment un retour, la réussite de l’enfant comme preuve qu’ils ont bien fait leur travail de parent.
Quand l’enfant échoue, ils ne vivent pas seulement la déception d’un résultat, ils vivent une menace narcissique. “Que va-t-on penser de moi, que dois-je penser de moi ?”, la honte parentale se retourne vers l’enfant, parfois sous forme de colère, parfois sous forme de retrait, parfois sous forme de surenchère encore plus intense dans les exigences.
Ces parents méritent eux aussi d’être entendus, pas jugés. Car leur investissement excessif dans l’enfant est souvent la seule forme d’amour qu’ils aient appris à donner. Travailler sur la parentalité, c’est souvent travailler sur leur propre histoire d’enfant.
Redonner à l’enfant le droit d’être ordinaire
Ce dont beaucoup d’enfants ont besoin, c’est la permission d’être des enfants ordinaires. D’avoir des passions sans débouché professionnel évident, de rater un contrôle sans que le monde s’effondre, de s’ennuyer parfois, de ne rien faire, de rêver.
“Un enfant n’est pas le projet de ses parents. Il est une personne en devenir, avec ses propres contours, ses propres rêves, son propre droit à l’imperfection”
La parentalité n’est pas un concours. Chaque enfant arrive avec une singularité, un rythme, des aptitudes qui lui appartiennent. Le rôle du parent n’est pas de modeler cette singularité pour qu’elle corresponde à un idéal ; son rôle c’est de la rencontrer, de l’accompagner, et parfois d’avoir le courage de ne pas tout contrôler.
C’est difficile ; c’est même contre-intuitif pour des parents qui ont été élevés dans l’idée que la rigueur est une forme d’amour. Mais l’amour qui libère est différent de l’amour qui exige, et c’est l’amour qui libère qui construit.
Un enfant n’est pas le projet de ses parents. Il est une personne en devenir, avec ses propres contours, ses propres rêves, son propre droit à l’imperfection. Le reconnaître, c’est peut-être le plus grand cadeau qu’on puisse lui faire.
