L'union sacrée

Par Yassine Majdi

Mardi, à 5 heures du matin, le Maroc a refusé d’aller se coucher. Saibari venait de marquer son tir au but à Monterrey, au bout d’une séance irrespirable, et les rues se sont massivement remplies à une heure où elles ont l’habitude d’être désertes : klaxons, drapeaux, cafés toujours ouverts, inconnus qui s’étreignent entre deux voitures, cortèges jusqu’au lever du jour… Cette équipe a aboli la nuit. Un pays entier a veillé pour onze hommes, puis s’est traîné au travail les yeux cernés et le cœur léger.

“La ferveur suit le résultat, jamais l’inverse. On ne convoque pas l’adhésion, on la mérite”

Yassine Majdi, directeur de publication

Ce sentiment d’unité ne se décrète pas, il se produit. Personne n’a ordonné cette veillée ; personne n’aurait pu. Aucun discours, aucune campagne n’obtient qu’un pays fasse une nuit blanche, de Tanger à Laâyoune, suspendu à la même action, dans la même apnée. Quarante millions de veilleurs, sans décret. Une équipe qui gagne a obtenu tout cela sans même le demander. C’est la leçon de cette nuit : la ferveur suit le résultat, jamais l’inverse. On ne convoque pas l’adhésion, on la mérite.

Le plus frappant, dans cette adhésion, c’est de voir qui l’accorde : un peuple qui n’a pas l’habitude de croire en grand-chose. Il faut dire que nous excellons, à raison d’ailleurs, à dresser l’inventaire de ce qui ne va pas — l’école, l’hôpital, la vie chère — et nous le faisons ensemble : rien ne soude une tablée marocaine comme la liste de nos échecs. C’était déjà un ciment, à sa manière, mais un ciment triste, qui tire vers le bas. Nos réussites, elles, se racontaient au singulier : un mariage, une naissance, un concours décroché, un contrat signé, un proche installé ailleurs. Du bonheur privé, rarement une joie commune. Or, voilà que ce peuple-là répond présent, à deux heures du matin, dès qu’on lui offre une raison d’être fier. Le « nous » n’a donc jamais été cassé : il était en jachère, faute de quelque chose de grand et de positif à partager en commun.

“Quand ce pays planifie sérieusement et va au bout, il peut concurrencer ces nations qui ont pris une longueur d’avance, voire plusieurs”

Yassine Majdi, directeur de publication

Cette réussite n’est pas un miracle, c’est une méthode. Rien n’a été laissé au hasard, tout a été voulu : une académie qui forme, une fédération qui planifie, une diaspora qui répond présent. Le résultat nous ressemble trait pour trait — des gamins nés à Casablanca, à Toulouse ou aux Pays-Bas, un sélectionneur né à Schaerbeek (Bruxelles), un pays sauvé dans le temps additionnel par un défenseur arrivé au printemps… Quand ils gagnent, c’est un « nous » qui gagne, et c’est une denrée rare. Surtout, la preuve est faite : quand ce pays planifie sérieusement et va au bout, il peut concurrencer ces nations qui ont pris une longueur d’avance, voire plusieurs. Le football n’est pas une exception marocaine. C’est une démonstration, un exemple à suivre.

Appelons cela par son nom : du ciment national. Il ne date pas de mardi, il s’écoule depuis des années — une demi-finale mondiale à Doha, un titre planétaire chez les U20, une CAN vécue à la maison — et chaque nuit comme celle-là y ajoute une couche. Il ne prétend rien réparer d’autre que notre capacité à nous réjouir ensemble ; c’est déjà immense. Et quoi qu’il arrive à Houston, une chose est sûre : le pays qui tenait si bien la liste de ses échecs en tient une autre bien plus belle depuis Doha. Elle s’écrit de nuit, en klaxons et en drapeaux. Samedi, on espère bien l’allonger.

Quand ce pays planifie sérieusement 
et va au bout, 
il peut concurrencer 
ces nations qui ont pris une longueur d’avance, voire plusieurs.

à lire aussi