Le feu sacré

Par Yassine Majdi

On répète que le football est une religion. La formule semble galvaudée. Elle est pourtant exacte. Pendant cinq jours, et jusqu’à la nuit de lundi à mardi, deux heures du matin, ce sont les Lions de l’Atlas qui dicteront le rythme de nos vies.

“Les Lions de l’Atlas sont devenus le calmant de toutes nos frustrations et de nos peines. Autant dire que nous sommes très loin du stoïcisme”

Yassine Majdi

Le sommeil, les repas, l’humeur du lendemain… tout sera suspendu à un ballon. Nous y déposons nos espoirs, nos angoisses, et accessoirement notre fuite. Fuite de la vie chère, fuite des fins de mois difficiles, fuite d’un paquet de problèmes personnels. Les Lions de l’Atlas sont devenus le calmant de toutes nos frustrations et de nos peines. Autant dire que nous sommes très loin du stoïcisme. Et que, forcément, la tristesse quand ils perdent est à la hauteur de l’amour qu’on leur porte.

2022 a tout changé. Une demi-finale de Coupe du Monde, l’Espagne puis le Portugal renversés, un continent entier derrière nous, et le curseur ne redescendra plus. Désormais, même un huitième de finale, longtemps rêvé, aura des allures de naufrage. La mentalité du “c’est déjà bien pour le Maroc” est morte, et personne ne la pleure. Nous voulons gagner, et tant pis pour la manière. La preuve mercredi soir : un 4-2 contre Haïti, déjà éliminé, qui n’avait pas marqué un but dans ce tournoi. Une qualification dans la poche, et pourtant le pays a tiqué. Deux buts encaissés contre les derniers de la classe, cela ne se fête plus, cela s’analyse.

Voilà notre nouveau niveau d’exigence. Il est inédit, et il est total. Nous décortiquons une action à la 70e minute comme un dossier d’État. Nous jugeons un sélectionneur soir après soir, par millions, sans appel. Nous savons, en quatre-vingt-dix minutes, distinguer l’effort de la facilité, le sérieux du laisser-aller, l’excellence de l’à-peu-près. 40 millions de sélectionneurs, intraitables sur le moindre détail, unis du Rif au Sahara, de Casablanca à Montréal. Cette intransigeance-là, ce refus du médiocre, cette ferveur qui ne pardonne rien : voilà ce que le football a réveillé en nous. Et c’est précieux.

“Le football est le ferment de la nation. Mais il en est aussi l’opium : il nous rassemble et, dans le même temps, il nous anesthésie”

Yassine Majdi

C’est même, à bien y regarder, ce que nous avons trouvé de plus fédérateur depuis longtemps, un dénominateur commun de plus. Le football est le ferment de la nation. Mais il en est aussi l’opium : il nous rassemble et, dans le même temps, il nous anesthésie. Il occupe le terrain, au sens propre, et nous dispense d’exiger ailleurs. Toute cette énergie, toute cette lucidité dont nous faisons preuve devant un écran, se déverse dans un seul réceptacle et s’évapore au coup de sifflet.

Car c’est bien là le test. Cette rigueur que nous exigeons de onze hommes, nous la remisons au vestiaire au coup de sifflet final. À quatre mois des législatives, à peine un Marocain sur dix dit faire confiance au processus électoral. 40 millions de sélectionneurs pour le football, et combien d’électeurs aussi intransigeants ? L’exigence qui ne sort jamais du stade n’est pas une exigence, c’est un défoulement. Nous savons rester mobilisés le temps d’une Coupe du Monde. Il faudrait juste l’être le reste de l’année.