Gagner sans convaincre

Par Yassine Majdi

Durant les dernières années, le Maroc a enchaîné les succès diplomatiques : reconnaissances en cascade du plan d’autonomie, résolution 2797 de l’ONU, trois membres permanents du Conseil de sécurité rangés derrière Rabat…

Dans les chancelleries, le royaume n’a jamais été aussi fort. Et pourtant, dans les grandes rédactions du monde, rien n’a bougé. Un audit du cabinet Affinytix vient de mettre un chiffre sur l’anomalie : pendant que les gouvernements signaient, le ton de la presse occidentale, lui, est resté tiède, parfois négatif. Les victoires se sont accumulées, leur récit n’a pas suivi.

“Un Occident qui ne pardonnerait pas au Maroc ses succès. C’est la lecture la plus confortable. C’est aussi la plus fausse”

Yassine Majdi

La tentation est grande de n’y voir qu’un deux poids-deux mesures. Une vieille hostilité, un procès permanent, un Occident qui ne pardonnerait pas au Maroc ses succès. C’est la lecture la plus confortable. C’est aussi la plus fausse. Car la même étude montre que les pays qui encensent le royaume sans réserve — le Mali et ses scores dithyrambiques, les capitales du Golfe — ne lui rendent aucun service. Un éloge trop appuyé cesse d’être une information pour devenir une opinion ; il ne convainc que ceux qui l’étaient déjà. Le problème du Maroc n’est pas qu’on l’aime trop peu. C’est qu’on le croit mal.

“L’étude d’Affinytix montre que la crédibilité ne se décrète pas : aucune campagne de séduction ne remplace un fait vérifiable”

Yassine Majdi

Ce que dit cette étude, au fond, est plus dérangeant qu’un complot médiatique. Elle dit que la crédibilité ne se décrète pas, qu’elle ne s’achète pas à coups de communiqués, et qu’aucune campagne de séduction ne remplace un fait vérifiable. Les rédactions qui comptent — celles de Londres, de New York, que cinquante autres reprennent ensuite — ne reprennent jamais un argumentaire officiel. Elles citent des données, des travaux, des sources tierces. Or, sur ce terrain-là, le Maroc est désarmé. Il sait signer des accords. Il ne sait pas encore produire les chiffres qui les rendraient indiscutables.

“La crédibilité ne s’importe pas, 
elle se fabrique à domicile. Une presse nationale libre et solide n’est pas un risque pour le récit national”

Yassine Majdi

Mais il y a plus inconfortable encore, et c’est une vérité qu’on préfère taire. Un récit n’est jamais cru à l’étranger s’il n’est pas recevable à domicile. Tant que l’information produite au Maroc sera soupçonnée de complaisance — parce qu’elle manque de moyens, de garanties ou de liberté —, elle ne pourra pas servir de source à ceux qui, ailleurs, cherchent à comprendre le pays. La crédibilité ne s’importe pas, elle se fabrique d’abord à domicile. Une presse nationale libre et solide n’est pas un risque pour le récit national, elle en est la première ligne de défense. Le jour où un fait marocain sera établi par des journalistes marocains que personne ne soupçonne de complaisance, il n’aura plus besoin d’être plaidé à l’étranger. Il s’imposera de lui-même.

Dans quatre ans, le royaume accueillera le monde pour la Coupe du Monde. Des dizaines de milliers de journalistes, des millions d’articles, et la même question qu’aujourd’hui, posée à une échelle inédite : qui racontera le Maroc ? À la CAN, déjà, la réponse a manqué. La vraie bataille des prochaines années ne se gagnera pas dans les chancelleries, où tout est déjà signé. Elle commence chez nous, dans nos propres rédactions, celles que l’on laisse libres, auxquelles on donne les moyens, ou non, d’écrire le pays.