La hantise de l'abstention

Par Abdellah Tourabi

Un spectre hante les élections de septembre prochain : l’abstention. Quand vous discutez avec des politiques ou des observateurs qui croient encore à la valeur démocratique du suffrage dans notre pays, leur plus grande crainte est de voir nos concitoyens déserter massivement les urnes le jour du scrutin. Pour ma part, ce n’est pas une hypothèse, mais une quasi-certitude. Il est fort probable que nous assisterons, dans deux mois, à l’un des pires taux de participation de l’histoire politique de notre pays. En 2021, ce taux avait été sauvé par l’organisation, le même jour, de trois élections (législatives, régionales et communales), ce qui avait permis d’atteindre la barre des 50%. Cette année, nous glisserons davantage dans l’abstention, en espérant ne pas retrouver les 37% de 2007.

Tous les ingrédients sont réunis pour arriver à une telle situation. Tout d’abord, il y a les calculs des premiers concernés eux-mêmes, c’est-à-dire les partis politiques et leurs candidats. Pour de nombreux partis, un taux d’abstention élevé n’est pas un problème, mais un souhait. Dans l’esprit des notables, qui sont au cœur de la machine électorale, une forte participation pourrait chambouler leurs stratégies. Ils connaissent parfaitement le nombre de voix nécessaires pour gagner, savent entretenir leurs réseaux de clientèle et de “chennaka” dans leurs circonscriptions, et évaluent précisément le coût de cette opération, qui relève purement d’un investissement économique.

Une mobilisation massive et incontrôlée, notamment dans les villes, risque de brouiller leurs calculs, de provoquer des surprises et d’entraîner des dépenses supplémentaires.

“Pour convaincre les Marocains d’aller voter, il faut un vrai débat politique, autour d’idées et de valeurs, entre des partis crédibles et dotés d’une vraie identité politique. Or rien de cela n’existe”

Abdellah Tourabi

Mais au-delà de ces petits calculs électoraux, il y a surtout ce qui est plus grave et plus structurel : l’insignifiance de ces élections aux yeux des Marocains et le peu de crédit qu’ils accordent à tout ce qui pourrait en ressortir. Pour convaincre les Marocains d’aller voter, il faut un vrai débat politique, autour d’idées et de valeurs, entre des partis crédibles et dotés d’une vraie identité politique. Or rien de cela n’existe. Il y a quelques années encore, on pouvait distinguer des clivages idéologiques réels. Certes, il y avait toujours des notables, mais il existait des lignes de fracture qui permettaient de savoir qui était qui. Il y avait des marqueurs (des idées, des valeurs, une vision de la société…) qui définissaient chaque formation politique. Mais tout cela s’est estompé et appartient désormais au passé. L’expérience politique actuelle a jeté un voile de discrédit sur nos institutions représentatives et profondément endommagé notre vie publique. 

Face à ce vide, le citoyen se demande à quoi bon voter. Ce n’est pas de l’apathie civique qui pousse le citoyen à se détourner du scrutin, mais une rationalité électorale : une conclusion logique face à l’absence d’enjeux politiques réels. Seul un miracle pourrait exorciser ce spectre qui hante désormais nos élections. 

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