Treize milliards, aucun contrôle, zéro responsable

Par Yassine Majdi

Au moins treize milliards de dirhams ont été versés en aides et exonérations à l’importation de bétail. Sans résultat. Les prix ont continué à flamber. Aucun responsable identifié, aucune sanction prononcée, aucune enquête ouverte. À chaque étage qui aurait dû arrêter la machine, quelqu’un a laissé faire.

C’est le même homme qui exonère, qui finance et qui se contrôle lui-même. Aziz Akhannouch préside le Conseil de gouvernement qui prépare les lois portant les exonérations. Il préside le conseil de surveillance du Crédit Agricole qui finance les importateurs. Et son ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, préside l’ONSSA, l’institution censée contrôler sanitairement ce qu’on importe.

Le 18 mai dernier, ce même ministre annonçait à la tribune du parlement des moutons à 1000 dirhams. Suite au tollé, il a revu sa fourchette à “2000 à 2500 dirhams”. Sur les frakchiya qu’il prétend réguler, il a lâché : “Je ne sais pas où les trouver.” Le ministre qui porte le dispositif d’aides et exonérations en ignore les prix, les acteurs et la taille du cheptel. Le Chef du gouvernement qui le chapeaute n’a jamais ordonné d’audit.

La majorité parlementaire devait contrôler. Elle a couvert. Le RNI, l’Istiqlal et le PAM cumulent 270 députés sur 395. À quatre mois des législatives, l’Istiqlal et le PAM dénoncent le dispositif dans la presse. Au parlement, ils l’approuvent. Le 7 avril 2025, ils enterrent en quarante-huit heures une demande de commission d’enquête, remplacée par une mission d’information sans pouvoir d’audit. Au moins sept bénéficiaires du dispositif siègent dans leurs rangs. La majorité a refusé de contrôler les siens.

Tout espoir d’un véritable État social, où le citoyen se sent respecté et protégé par ses institutions, 
est mis en péril quand les puissants échappent à la reddition des comptes


Yassine Majdi

Les institutions de contrôle devaient s’auto-saisir. Aucune ne l’a fait. La Cour des comptes a le pouvoir constitutionnel de le faire. Elle avait alerté sur l’ONSSA en 2018. Silence, depuis, sur le dispositif d’importation. Le Conseil de la concurrence a compétence sur les marchés. Il ne s’est pas auto-saisi et n’est intervenu sur la viande rouge qu’il y a quelques jours, à la demande du Chef du gouvernement. Toutes ces institutions avaient les outils pour empêcher le dispositif de partir en vrille. Aucune ne les a utilisés. Elles étaient censées protéger le citoyen. Elles l’ont laissé seul face aux spéculateurs.

En octobre 2017, le rapport de la Cour des comptes sur Al Hoceïma Manarat Al Moutawassit a coûté leurs postes à quatre ministres en exercice et interdit à cinq anciens ministres toute fonction officielle à vie. La doctrine de l’État social posée par Mohammed VI suppose des règles, des comptes et des sanctions quand les règles sont contournées. Treize milliards versés sans résultat, sans contrôle, sans responsable en sont la négation. Tout espoir d’un véritable État social, où le citoyen se sent respecté et protégé par ses institutions, est mis en péril quand les puissants échappent à la reddition des comptes.

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