Si on vous demande quel est le héros de la semaine qui s’achève, il y a de fortes chances que vous répondiez Issa Diop, le défenseur central de l’équipe nationale. À cinq minutes de la fin du match du Maroc contre les Pays-Bas, on était tous au bord d’une dépression collective à cause d’une élimination injuste qui se profilait. Quand soudain “le sergent Issa”, comme on l’appelle désormais sur les réseaux sociaux, a surgi dans le dos de l’un des meilleurs défenseurs du monde et marqué l’un des buts les plus précieux de l’histoire du football marocain. Le joueur mal-aimé et le plus critiqué de la sélection marocaine est devenu, en quelques secondes, son sauveur.
“Aujourd’hui, Issa Diop est aussi marocain que vous et moi, et il est plus admiré et célébré par nos concitoyens que ceux qui nous cassent les oreilles avec leurs discours sur le patriotisme et la tamghrabit”
Mais au-delà du but, et ce qui nous intéresse ici, c’est ce que ce joueur représente sur un plan culturel et démographique. Issa Diop est né en France, d’un père sénégalais et d’une mère marocaine. Il ne parle aucune langue du Maroc et aurait pu jouer pour la France ou le Sénégal. Il y a une vingtaine d’années, Issa Diop n’aurait correspondu ni à la définition légale du Marocain (la transmission de la nationalité par la mère n’a été introduite qu’en 2007) ni à la perception dominante de l’appartenance à la communauté nationale. Mais aujourd’hui, il est aussi marocain que vous et moi, et il est plus admiré et célébré par nos concitoyens que ceux qui nous cassent les oreilles avec leurs discours sur le patriotisme et la tamghrabit.
L’évolution des noms et des origines des joueurs qui composent notre équipe nationale est un miroir des changements culturels et démographiques de notre pays et de la définition de ce qu’est être marocain. Si vous vous amusez à regarder les photos de l’équipe nationale entre les Coupes du Monde de 1986 à 2026, cela saute aux yeux. En 1986, on avait une équipe homogène culturellement, avec des joueurs issus des équipes locales des grandes villes du pays. Au milieu des années 1990, Mustapha Hadji était une bizarrerie : né en France, il ne parlait pas l’arabe, et les gens comprenaient difficilement pourquoi il ne répondait aux interviews qu’en français. On assistait alors à l’arrivée dans la sélection des premiers enfants de l’immigration marocaine à l’étranger, et de cette composante inconnue de la nation marocaine. Les années 2000 ont vu arriver d’autres vagues de joueurs issus de la diaspora, et on se souvient de certains débats honteux sur leur loyauté au pays — étaient-ils vraiment marocains ?
Progressivement, on a découvert qu’un Marocain pouvait s’appeler Hakim, Achraf ou Noureddine, mais aussi Manuel ou Romain (que les commentateurs se sont obstinés à appeler Ghanem, avant de lâcher l’affaire). On pouvait alors porter ce qu’il y a de plus occidental comme prénom et être le capitaine respecté de la sélection nationale en 2022. Aujourd’hui, un Diop ou un Díaz, qu’y a-t-il de plus normal dans l’équipe du Maroc ? Ils sont le produit de l’émigration, du métissage, d’une identité nationale ouverte au monde, qui se compose et se recompose. Et parions que dans les prochaines années, nous aurons, au sein du mountakhab, des joueurs d’origine africaine ou européenne, mais nés au Maroc et ayant grandi en tant que Marocains, résultat d’une autre immigration. Un Diop ou un Díaz qui parlera avec un accent de Casablanca ou d’Agadir !
Aujourd’hui, un Diop ou un Diaz, qu’y a-t-il de plus normal dans l’équipe du Maroc ? Ils sont le produit de l’émigration, du métissage, d’une identité nationale ouverte au monde
