Le Boualem, la Coupe du Monde, et autres orgueils qu'on s'autorise enfin

Par Réda Allali

Un match électrique, une séance de tirs au but époustouflante,  un arrêt qui pourrait bien changer la face du poste de gardien. Il y a même eu des histoires d’immigration, un peu de religion et du sang des deux côtés. Que peut-on demander de plus ? 

Il faut respirer à fond, maîtriser ses émotions, feindre s’il le faut l’indifférence. C’est notre nouveau statut qui l’impose. Zakaria Boualem n’est plus ce tiers-mondiste douteux qui s’est hissé en demi-finale d’une Coupe du Monde par effraction. 

Il y a quatre ans, nous avions piraté une noble compétition en alignant devant les favoris des murs défensifs dignes des Almohades. Nous en appelions alors aux forces célestes, en multipliant les discours mystiques qui ont fait le tour du monde avant d’atterrir, hélas, sur des panneaux publicitaires. Nous étions dans la surperformance, l’exploit permanent, à deux doigts de se cramer, et nous avons terminé le Mondial, supporters et joueurs, dans un état d’épuisement burlesque. Sur le terrain, c’était en vérité très beau, cette débauche d’abnégation, d’esprit de sacrifice, tout ça. 

Mais nous sommes passés à autre chose. Désormais, nous dominons notre sujet, avançons fièrement balle au pied et construisons nos victoires comme si elles relevaient de l’évidence. Devant nous, les adversaires rabougrissent, et seule la couleur de leur maillot vient rappeler leur statut. Le plus bel hommage est celui offert par l’entraîneur batave, accusé d’avoir mis en place une tactique frileuse, qui transpirait l’angoisse, une sorte de camouflet lancé à la face de la glorieuse tradition des Oranges. Le bougre a répondu que c’était la seule solution qu’il avait trouvée pour limiter les dégâts, et merci. 

“Nous allons devenir champions du monde, comme ça, en conservant notre style chamarré. Parce que vaincre en imposant sa personnalité, c’est vaincre deux fois”

Zakaria Boualem

Mieux que cela, nous sommes devenus une attraction mondiale, et non plus une sorte de curiosité amusante. Le match contre les Pays-Bas était une compilation de ce que ce sport peut proposer de plus électrique. Le public mondial a eu droit à un suspense dément, une célébration émouvante et une autre pleine de panache, charismatique et mémorable. Nous avons assisté à une séance de tirs au but époustouflante, elle a vu notre héros réaliser un arrêt qui pourrait bien changer la face de son poste. Il y a même eu des histoires d’immigration, un peu de religion et du sang des deux côtés. Que peut-on demander de plus ? Pas grand-chose, en somme. On peut se poser des questions sur la transfiguration de cette équipe en machine lors des mondiaux alors qu’elle bafouille son football en Coupe d’Afrique, par exemple. Certes, nous sommes champions d’Afrique mais, en vérité, personne n’a assisté au moindre match continental de cette envergure, jamais, on se demande pourquoi. 

Oui, il y a un mystère, épais, mais Zakaria Boualem ne se pose plus ce genre de questions. Il a admis que ce sport, comme la vie, recelait une masse incompressible de bizarreries, et que rien de bon ne pouvait sortir d’une réflexion trop profonde à son sujet. Il embrasse désormais l’incohérent, le douteux, l’absurde, le grotesque et le louche avec une tolérance impassible qui peut ressembler à de la résignation. Il ne se demande plus pourquoi nous avons peur du courant d’air comme de la peste, par quel miracle les Marocains achètent des voitures aux prix d’appartements, pourquoi les chauffeurs de taxi protègent leurs parties en plein août, pourquoi nos côtelettes ont ce goût unique, mais uniquement au bord de la route, et encore moins où est notre Chef du gouvernement. Tout cela doit rester inconnu, c’est la beauté de notre contrée. Et nous allons devenir champions du monde, comme ça, en conservant notre style chamarré. Parce que vaincre en imposant sa personnalité, c’est vaincre deux fois, et merci.

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