[Tribune] Après la couverture, les soins : la véritable heure de vérité de l'assurance maladie obligatoire

Par Mohamed Abdi

La généralisation de l'Assurance maladie obligatoire constitue probablement la plus grande avancée sociale engagée par le Maroc depuis plusieurs décennies. Pour la première fois, notre pays affirme clairement qu'aucun citoyen ne doit être privé de soins faute de moyens financiers. Cette révolution mérite d'être saluée. Mais une carte AMO ne soigne personne. Seul un système de santé soigne. La véritable heure de vérité commence maintenant : celle de l'accès aux soins, de la qualité des prises en charge, de la régulation du système et de la confiance des citoyens.

Il faut savoir reconnaître les progrès lorsqu’ils existent. En quelques années, des millions de Marocains ont accédé à une couverture maladie qu’ils n’avaient pas auparavant. La CNSS a engagé une transformation profonde de ses méthodes de travail, amélioré la qualité de ses services et accéléré sa digitalisation. L’État a mobilisé des moyens considérables pour faire émerger un véritable système de protection sociale.

Dans le même temps, l’offre de santé s’est développée à un rythme inédit. De nouvelles cliniques privées ont émergé dans les grandes villes. De grands Centres hospitaliers universitaires ont vu le jour à Rabat et à Tanger. D’autres suivront demain dans l’ensemble des régions du Royaume. Cette dynamique était indispensable. Car sans offre de santé, il ne peut y avoir d’assurance maladie efficace. Mais comme souvent dans les grandes réformes publiques, le plus difficile commence après les investissements.

Le problème n’est plus le droit. Le problème est l’accès au droit

La première bataille était celle de la couverture. La seconde est désormais celle de l’accès aux soins. Pendant longtemps, la principale question était simple : qui paie ? Aujourd’hui, la question devient : qui soigne ? Car un droit n’existe réellement que lorsqu’il peut être exercé.

“Lorsqu’un citoyen obtient enfin une couverture maladie, il découvre parfois que le principal obstacle n’est plus le financement mais la disponibilité des soins”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Imaginons une mère de famille à Tata dont l’enfant doit consulter un spécialiste. L’AMO existe. Le remboursement existe. Pourtant, le spécialiste se trouve à Agadir, Marrakech ou Casablanca. Le problème n’est plus le droit. Le problème est l’accès au droit.

Comme souvent au Maroc, la question de la santé est aussi une question territoriale. L’expérience d’un habitant de Casablanca, Rabat ou Tanger n’est pas toujours celle d’un citoyen vivant à Tata, Zagora, Figuig ou dans certaines zones montagneuses. Lorsqu’un citoyen obtient enfin une couverture maladie, il découvre parfois que le principal obstacle n’est plus le financement mais la disponibilité des soins. Les remontées du terrain méritent d’être entendues. Elles ne remettent pas en cause la réforme. Elles interrogent son effectivité.

Difficultés d’accès à certaines spécialités, cautions financières encore signalées par certaines familles, incompréhensions dans les parcours de soins ou difficultés rencontrées aux urgences : ces situations ne résument pas l’ensemble du système, mais elles existent et fragilisent la confiance.

⁠Un système de santé ne se résume pas à des bâtiments

“Un bâtiment ne soigne pas. Un scanner ne soigne pas. Une réforme ne soigne pas. Ce sont les femmes et les hommes du système de santé qui soignent”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Le Maroc a investi massivement dans les infrastructures. C’était nécessaire. Mais un bâtiment ne soigne pas. Un scanner ne soigne pas. Une réforme ne soigne pas. Ce sont les femmes et les hommes du système de santé qui soignent.

Le véritable défi est désormais celui des ressources humaines. Le Maroc forme des médecins de qualité, reconnus bien au-delà de ses frontières. Pourtant, une partie d’entre eux poursuit sa spécialisation ou sa carrière à l’étranger. L’Allemagne est devenue l’une des destinations privilégiées de nombreux jeunes praticiens. Cette réalité nous oblige à nous interroger sur l’attractivité de notre système de santé, sur les conditions d’exercice offertes aux professionnels et sur notre capacité à fidéliser les talents que nous formons.

La question n’est pas seulement de former davantage de médecins. Elle est aussi de leur donner envie de construire leur avenir professionnel au Maroc. Le débat mérite également d’être ouvert sur la création de mécanismes d’incitation permettant une meilleure répartition des compétences médicales sur l’ensemble du territoire national.

Santé et éducation : des biens publics sous tension

Au-delà des chiffres et des infrastructures, une question plus profonde mérite d’être posée, particulièrement dans cette période préélectorale. Quelle place voulons-nous donner à la logique financière dans les secteurs qui fondent la cohésion nationale ? Soyons clairs. L’investissement privé dans la santé est nécessaire. Sans lui, le Maroc n’aurait probablement pas développé aussi rapidement son offre médicale.

“L’enjeu n’est pas d’opposer public et privé. L’enjeu est de garantir que la logique financière demeure au service de l’intérêt général et non l’inverse”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Mais la santé n’est pas un secteur économique comme les autres. La santé comme l’éducation ne sont pas des marchandises comme les autres. Elles constituent des biens publics essentiels dont dépend l’égalité des chances, la cohésion nationale et la confiance dans les institutions. L’enjeu n’est pas d’opposer public et privé. L’enjeu est de garantir que la logique financière demeure au service de l’intérêt général et non l’inverse. C’est probablement l’un des grands débats que les partis politiques devront affronter dans les années à venir.

La question oubliée : qui régule ?

“Le citoyen ne rencontre pas un budget. Il ne rencontre pas une loi. Il rencontre un médecin, un rendez-vous, un examen, un traitement et un remboursement”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

La généralisation de l’AMO, le développement du secteur privé, les nouveaux CHU et l’augmentation continue des dépenses de santé rendent plus nécessaire que jamais une régulation forte, lisible et reconnue. La création de la Haute Autorité de Santé répond précisément à cette nécessité. Mais où en est son déploiement effectif ? Dispose-t-elle de tous les moyens nécessaires pour garantir la qualité des soins, le respect des bonnes pratiques et la cohérence du système ?

Ces questions ne sont pas secondaires. Car lorsqu’une réforme avance plus vite que ses mécanismes de régulation, des zones d’incertitude apparaissent. Or les zones grises nourrissent les incompréhensions. Les incompréhensions fragilisent la confiance. Et lorsqu’elles s’installent durablement, elles peuvent finir par fragiliser la réforme elle-même.

Après la couverture, les résultats

Au fond, la véritable question n’est plus celle de la couverture maladie. Elle est celle du parcours de soins. Le citoyen ne rencontre pas un budget. Il ne rencontre pas une loi. Il rencontre un médecin, un rendez-vous, un examen, un traitement et un remboursement.

Le défi du Maroc n’est plus seulement d’assurer les Marocains. Il est désormais de les soigner. Il n’est plus seulement de financer les soins. Il est de garantir l’accès aux soins. Il n’est plus seulement de construire des infrastructures. Il est de construire un véritable système de santé.

“Le succès de l’AMO se mesurera à la capacité du système à garantir des soins selon les besoins et non selon les moyens”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Au Maroc, le défi n’est plus seulement de réformer. Il est de réussir la mise en œuvre des réformes. Le succès de l’AMO ne se mesurera pas seulement au nombre de personnes couvertes. Il se mesurera à la capacité du système à garantir à chaque Marocain des soins selon ses besoins et non selon ses moyens. Après avoir construit le Maroc, il nous faut désormais construire davantage la sécurité du Marocain.

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