[Tribune] L’aide directe et le mouachir : vers un revenu minimum de dignité ?

Par Mohamed Abdi

Quatre millions de foyers bénéficiaires, des dizaines de milliards de dirhams engagés : l'État social marocain a changé d'échelle. Mohamed Abdi, expert en politiques publiques, examine ses forces, ses fragilités et les choix qui s'imposent.

Pendant des décennies, le Maroc s’est d’abord préoccupé de construire les infrastructures, de moderniser ses territoires et de créer les conditions du décollage économique. Aujourd’hui, une nouvelle étape s’ouvre : après s’être occupé du Maroc, il faut désormais s’occuper davantage des Marocains.

C’est tout le sens du chantier de l’État social engagé ces dernières années : couverture médicale, aide sociale directe, retraites, soutien aux populations fragiles, accès aux soins, lutte contre les inégalités territoriales et sociales. Mais à mesure que cette transformation avance, une question devient centrale : comment construire un État social efficace, juste et soutenable, sans créer de nouvelles formes de dépendance ou d’injustice ?

C’est cette question qui traverse désormais le débat public marocain. Dans cette série de tribunes consacrées à l’État social, nous reviendrons successivement sur plusieurs chantiers majeurs : l’aide sociale directe et le mouachir, l’AMO et la santé, l’indemnité pour perte d’emploi, puis la question décisive des retraites.

Le mouachir, premier test concret

Le premier test concret de cette transformation s’appelle aujourd’hui le mouachir (Ndlr : le mouachir, qui signifie “indicateur” en arabe, est le système de ciblage social adossé au Registre social unifié (RSU), qui détermine l’accès aux aides publiques — AMO, aides directes, etc. — via des critères socio-économiques). Car derrière ce mot technique se joue en réalité une question profondément politique : comment identifier la fragilité sociale de manière juste, intelligente et adaptée à la réalité du pays ? L’aide sociale directe a déjà changé d’échelle.

À fin août 2025, près de 4 millions de foyers bénéficiaient du dispositif, soit environ 12 millions de personnes concernées. Parmi elles : plus de 5,5 millions d’enfants et plus de 1,3 million de personnes âgées de plus de 60 ans. Le budget mobilisé atteint désormais plusieurs dizaines de milliards de dirhams par an. L’effort est considérable.

Protéger sans enfermer

“Un État social ne se juge pas uniquement à la hauteur des montants engagés. Il se juge aussi à sa capacité à corriger les injustices, à encourager l’effort, à favoriser l’insertion et à éviter les effets pervers”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Mais un État social ne se juge pas uniquement à la hauteur des montants engagés. Il se juge aussi à sa capacité à corriger les injustices, à encourager l’effort, à favoriser l’insertion et à éviter les effets pervers. C’est précisément là qu’intervient la question du mouachir.

Sur le principe, l’idée est juste : sortir d’une logique administrative figée pour prendre davantage en compte la réalité vécue des ménages. Mais dans les faits, la fragilité sociale ne se résume jamais à une simple formule mathématique. Une famille vivant dans une région montagneuse, sans transport collectif, peut voir son quotidien bouleversé par la nécessité d’acquérir un véhicule pour accéder au travail, aux soins ou à l’école.

De la même manière, une famille modeste qui choisit de payer une connexion Internet à sa fille pour lui permettre de préparer son baccalauréat peut voir certains indicateurs évoluer, alors même que cet effort constitue précisément une tentative d’ascension sociale. C’est toute la difficulté des politiques sociales modernes : comment protéger sans enfermer ? Comment aider sans créer de trappe à pauvreté ? Comment soutenir sans décourager le travail, l’initiative ou la mobilité sociale ?

L’aide dégressive, une réponse intelligente

Le Maroc a commencé à répondre à cette question.

“Un État social moderne ne peut pas devenir un système qui pénalise l’effort ou encourage l’informel par peur de perdre ses droits”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Le décret n°2.24.400 du 27 juin 2024 sur l’aide dégressive à la reprise d’emploi marque une évolution importante. Son principe est simple : lorsqu’un bénéficiaire reprend une activité déclarée, l’aide sociale n’est plus supprimée brutalement ; elle diminue progressivement afin que le retour au travail demeure avantageux.

Cette logique est essentielle. Car un État social moderne ne peut pas devenir un système qui pénalise l’effort ou encourage l’informel par peur de perdre ses droits.

La question sociale ne se résume donc plus à distribuer. Elle consiste désormais à construire des mécanismes intelligents permettant de concilier solidarité, dignité et insertion économique.

Un débat public à ouvrir

C’est aussi dans cet esprit qu’il faut ouvrir un débat public sérieux sur le financement, l’évaluation et la soutenabilité de l’État social marocain.

“Les partis politiques devront expliquer comment financer durablement les politiques sociales, les évaluer et éviter que certaines aides ne deviennent des mécanismes de blocage social”

Mohamed Abdi, expert en politiques publiques

Nous entrons dans une période préélectorale qui conduira au renouvellement du Parlement puis à la formation du gouvernement qui pilotera une étape stratégique pour le pays, notamment dans la perspective de la Coupe du monde 2030.

Les partis politiques ne pourront pas se contenter de promesses générales. Ils devront expliquer comment financer durablement les politiques sociales, comment les évaluer, comment corriger leurs imperfections et comment éviter que certaines aides ne deviennent involontairement des mécanismes de blocage social.

Quelle société voulons-nous produire ?

Ce débat doit être posé sereinement. Car il ne s’agit pas de remettre en cause l’État social. Il s’agit au contraire de le réussir.

Et réussir l’État social suppose une chose essentielle : replacer le Marocain au cœur des politiques publiques.

La grande question des prochaines années sera donc moins : combien l’État dépense ? Quelle société voulons-nous produire ?

Une société d’assistance permanente ? Ou une société capable de protéger les plus fragiles tout en recréant des ascenseurs sociaux, du travail, de la mobilité et de l’espoir ? Le véritable enjeu est là.

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