[Tribune] Ces relations toxiques qu'on n'arrive pas à quitter

Par Youssef El Hamaoui

Savoir que l'on souffre ne suffit pas à partir. C'est le paradoxe douloureux des relations sous emprise affective : la lucidité n'y change rien, ou presque. Le Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre clinicien, démêle les mécanismes qui maintiennent certaines personnes prisonnières d'un lien qui les détruit.

Elle m’a dit : “Je sais exactement ce qu’il m’inflige. Je peux vous le décrire froidement, comme si c’était la vie d’une autre. Mais le soir, quand il appelle, je décroche.” Elle avait trente-huit ans, cadre supérieure, brillante, entourée d’amis qui ne comprenaient plus. Cela faisait six ans. Six ans de ruptures et de retours, de larmes et de réconciliations, d’humiliations et de moments de grâce qui effaçaient tout le reste — provisoirement. Elle ne manquait ni d’intelligence, ni de lucidité. Elle souffrait pourtant d’une incapacité totale à partir. Et ce n’était pas de la faiblesse.

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre à Casablanca.

C’est le paradoxe qui me frappe le plus dans ma pratique : ces personnes qui savent. Elles savent que la relation les détruit. Elles en parlent avec une précision clinique presque déconcertante. Et pourtant, elles restent. Ou elles partent et reviennent. Ou elles restent en partant — c’est-à-dire qu’elles vivent ailleurs, mais demeurent enchaînées de l’intérieur.

Pourquoi ? Parce que ce type de lien n’est pas une simple histoire d’amour mal assortie. C’est une architecture psychologique complexe, construite sur des fondations anciennes. Ce n’est pas une histoire d’amour. C’est une histoire de lien — et parfois, d’emprise affective.

Ce que l’enfance a écrit

Tout commence, très souvent, durant l’enfance. La manière dont nous nous attachons à l’autre à l’âge adulte est profondément façonnée par nos premières expériences affectives. Un enfant qui grandit dans un environnement imprévisible — un parent aimant mais absent, chaleureux puis brutal, présent puis disparu — apprend que l’amour est quelque chose de discontinu, d’incertain, qu’il faut mériter ou conquérir sans cesse.

“On ne devient pas accro à ce qui est constant. On devient accro à ce qui est aléatoire. La relation toxique fonctionne ainsi : ce n’est pas l’amour qui crée la dépendance, c’est l’alternance entre le chaud et le froid”

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre

Il développe ce que les psychiatres et psychologues appellent un attachement anxieux : une hypersensibilité aux signes d’abandon, une vigilance permanente, une tendance à s’accrocher précisément là où ça fait le plus mal.

Et c’est là qu’entre en jeu un mécanisme redoutable, emprunté à la théorie comportementale : le renforcement intermittent. Quand les moments de tendresse alternent imprévisiblement avec les moments de rejet ou d’humiliation, le cerveau réagit comme face à une machine à sous. L’incertitude amplifie le désir. On ne devient pas accro à ce qui est constant — on devient accro à ce qui est aléatoire, imprévisible.

La relation toxique fonctionne exactement ainsi : ce n’est pas l’amour qui crée la dépendance, c’est l’alternance. Le chaud et le froid. La promesse et la trahison. Le cycle épuisant de la rupture et du retour, où chaque réconciliation ressemble à une délivrance — et renforce un peu plus le lien.

L’usure silencieuse de l’estime de soi

“Quand l’estime de soi s’effondre on finit par croire qu’on ne mérite pas mieux, ou qu’on ne survivrait pas sans cet autre, même destructeur”

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre

À cela s’ajoute souvent une estime de soi fragilisée. Non pas parce que la personne serait “trop faible” — cette vision est non seulement fausse, mais cruelle. Mais parce que, progressivement, insidieusement, la relation a travaillé à l’éroder. Les petites phrases qui font douter. Les comparaisons défavorables. Les remises en question répétées. Ce n’est pas spectaculaire. C’est une usure lente, comme l’eau sur la pierre.

Et quand l’estime de soi s’effondre, on finit par croire qu’on ne mérite pas mieux, ou qu’on ne survivrait pas sans cet autre, même destructeur.

“Lorsqu’on a grandi dans un environnement où l’amour s’accompagnait systématiquement de tension, d’attente ou de douleur, la souffrance devient paradoxalement un signal d’attachement”

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre

Il y a aussi un piège cognitif d’une redoutable efficacité : la confusion entre amour et souffrance. Lorsqu’on a grandi dans un environnement où l’amour s’accompagnait systématiquement de tension, d’attente ou de douleur, la souffrance devient paradoxalement un signal d’attachement. Si ça ne fait pas mal, est-ce que c’est vraiment de l’amour ? Cette question, bien sûr, n’est jamais posée consciemment. Elle opère en sourdine, comme un filtre invisible sur toutes les relations.

Un autre patient me disait, avec une lucidité qui m’a longtemps hanté : “Quand tout va bien entre nous, je m’ennuie presque. Et quand ça recommence à faire mal, je me sens vivant.” Cette phrase résume à elle seule ce que des années de conditionnement affectif peuvent produire : un système de valeurs émotionnelles inversé, où la paix paraît suspecte et la souffrance, familière.

Les relations saines, paisibles, fiables — elles paraissent ternes, peu stimulantes. L’intensité du lien douloureux, elle, est confondue avec la profondeur de l’amour. C’est l’un des pièges les plus difficiles à déjouer, précisément parce qu’il se présente comme une évidence intérieure.

Et puis il y a l’espoir. Cet espoir tenace, irrationnel mais profondément humain, que l’autre va changer. Qu’on a entrevu le “vrai” lui ou la “vraie” elle, dans ces instants lumineux qui ponctuent la relation. Qu’il suffit d’être plus patient, plus aimant, plus parfait. Cet espoir n’est pas naïf — il est fonctionnel. Il permet de continuer à se lever le matin. Mais il est aussi, trop souvent, ce qui retarde tout.

Le coût invisible : quand le moi s’efface

Le coût psychique, lui, est réel et lourd. J’observe en consultation une érosion progressive de l’identité : ces personnes ne savent plus très bien ce qu’elles pensent, ce qu’elles ressentent, ce qu’elles veulent — indépendamment de l’autre. Leur vie intérieure s’est progressivement organisée autour de lui ou d’elle. S’y ajoutent l’anxiété chronique, les ruminations nocturnes, l’épuisement émotionnel, parfois la dépression. Le corps, aussi, finit par porter ce que le mental ne peut plus contenir.

Partir, dans ce contexte, n’est pas une question de volonté. Cette confusion est peut-être la plus cruelle de toutes. On leur dit : “Mais pars donc !” — comme si ces personnes manquaient simplement de courage ou de dignité. Elles ne restent pas parce qu’elles sont faibles. Elles restent parce qu’elles sont liées — par des fils invisibles, tissés parfois dès l’enfance, renforcés par chaque cycle de la relation. Sur le plan neurobiologique, les liens d’attachement intense activent les mêmes circuits que les addictions. Se séparer produit un état de manque réel, physique, douloureux. On ne reste pas parce qu’on aime. On reste parce qu’on est liés. Et défaire ce lien demande bien plus qu’une décision.

“Quitter une personne toxique n’est pas toujours la première étape. Forcer une rupture sans comprendre ce qui nous y attache, c’est souvent préparer un retour”

Professeur El Hamaoui, psychiatre

Alors, par où commencer ? Contrairement à ce que l’on croit, quitter n’est pas toujours la première étape. Forcer une rupture sans comprendre ce qui nous y attache, c’est souvent préparer un retour. La première étape, c’est comprendre. Non pas pour excuser — ni l’autre, ni soi-même — mais pour démêler les fils. Pourquoi ce lien ? Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce qu’il vient toucher en moi, de si ancien, de si profond ? Cette compréhension-là, quand elle advient vraiment, est déjà transformatrice. Elle permet de sortir de la honte, de la culpabilité, de l’incompréhension de soi.

L’entourage a un rôle, mais limité : il ne faut pas attendre qu’un proche convainque quelqu’un de partir. En revanche, être là sans juger, sans ultimatum, avec une présence constante et bienveillante — c’est précieux. Et l’accompagnement professionnel, psychothérapeutique ou psychiatrique, est souvent indispensable. Non pour qu’un thérapeute décide à la place du patient, mais pour recréer un espace intérieur suffisamment sécurisé pour que la personne puisse, elle-même, reconnecter avec ce qu’elle désire vraiment.

Se reconstruire : le seul chemin qui tienne

“On ne sort pas d’une relation toxique par un acte de courage. On en sort par un acte de compréhension”

Pr Youssef El Hamaoui

La reconstruction prend du temps. C’est un travail de ré-identification : retrouver ses propres désirs, ses propres pensées, sa propre valeur — indépendants du regard de l’autre. Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas linéaire. Mais c’est le seul chemin qui tienne.

Ce qui me frappe, après vingt ans de clinique, c’est que ces personnes ne manquent pas de force. Elles en déploient une quantité phénoménale — mais au mauvais endroit : à maintenir quelque chose qui les détruit. Quand cette énergie est enfin tournée vers soi, ce qui se reconstruit peut être étonnamment solide.

On ne sort pas de ces relations par un acte de courage. On en sort par un acte de compréhension. Comprendre pourquoi on est resté, c’est déjà, quelque part, commencer à se libérer. Et parfois, c’est exactement là que tout recommence — autrement.

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