[Tribune] La santé mentale, priorité proclamée, déni perpétué

Par Dr Hachem Tyal

Un Marocain sur cinq sera touché par un trouble psychique au cours d'une année. Pourtant, la santé mentale reste le parent pauvre des politiques de santé publiques. Dans cette tribune sans concession, Hachem Tyal, psychiatre, psychanalyste et président de la Fédération nationale pour la santé mentale, démonte les mécanismes d'un déni qui se drape volontiers de compassion, et pose les conditions d'une prise en charge digne de ce nom.

Dr Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste à Casablanca.Crédit: DR

La santé mentale ne se réduit pas à la psychiatrie. Elle désigne quelque chose de plus vaste et de plus quotidien : la capacité d’une personne à vivre, à travailler, à aimer, à traverser les épreuves sans que la souffrance ne devienne maladie. La psychiatrie n’entre en scène que lorsque cette capacité est gravement atteinte, au point de faire sombrer la personne dans la maladie mentale avérée. Entre ces deux réalités, il existe un espace immense de fragilités ordinaires, de souffrances silencieuses, de besoins non nommés que ni la médecine générale ni la psychiatrie ne couvrent encore.

“Parler de santé mentale, ce n’est pas parler que de malades. C’est parler de tout le monde, de la manière dont une société permet ou empêche à ses membres de rester debout”

Hachem Tyal, psychiatre

Parler de santé mentale, ce n’est pas parler que de malades. C’est parler de tout le monde, de la manière dont une société permet ou empêche à ses membres de rester debout. C’est parler de conditions de vie, de qualité des liens, de sens donné à l’existence. La maladie mentale avérée en est la manifestation la plus visible, la plus grave, mais elle ne surgit pas du néant : elle prend racine dans des fragilités ordinaires, diffuses, que nos systèmes ne savent pas encore saisir avant qu’il soit trop tard.

Quand l’intention tient lieu d’action

Rarement un domaine n’a autant profité du discours sans avancer dans les faits. La santé mentale est devenue un thème consensuel : on s’y accorde dans les conférences, on la cite dans les plans stratégiques, on la déclare prioritaire dans les discours de tribune.

“Au Maroc, les psychiatres restent trop peu nombreux, concentrés dans les grandes villes, injoignables pour la majorité des familles. Les délais d’attente découragent avant même que le soin ait commencé”

Hachem Tyal, psychiatre

Et pourtant, les chiffres racontent une autre histoire. Les psychiatres restent trop peu nombreux, concentrés dans les grandes villes, injoignables pour la majorité des familles. Les délais d’attente découragent avant même que le soin ait commencé. Les établissements de soins psychiatriques sont saturés, les centres de jour rarissimes, les structures de réhabilitation et les centres de prise en charge des addictions quasi absents de la plus grande partie du territoire du pays. Et les familles, elles, demeurent seules, avant la crise, pendant, et longtemps après.

Il serait toutefois injuste de ne pas reconnaître les évolutions réelles enregistrées ces dernières années : des établissements nouveaux ont été créés, d’autres rénovés, des postes budgétaires ont été ajoutés, des plans nationaux élaborés. Mais ces avancées, réelles, ne suffisent pas encore à combler l’écart entre ce que la maladie exige et ce que le système est en mesure d’offrir.

Ce décalage persistant entre la parole et l’acte n’est pas le fruit d’une mauvaise volonté évidente. Il trahit quelque chose de plus difficile à corriger : une manière de voir, ou plutôt de ne pas voir, la souffrance psychique pour ce qu’elle est. Quand la souffrance est invisible, la réponse peut l’être aussi. Et quand les représentations restent fausses, les politiques publiques restent borgnes.

Nos représentations nous gouvernent

Représentation : le mot est central. Ce que nous croyons savoir sur la maladie mentale, ce que nous en imaginons avant même d’y avoir été confrontés, conditionne en profondeur ce que nous sommes prêts à faire pour y répondre. Or nos représentations collectives du trouble psychique sont, au Maroc comme ailleurs, traversées de distorsions profondes.

La première distorsion est justement la confusion entre gravité spectaculaire et réalité ordinaire. Dans l’imaginaire collectif, le malade mental est quelqu’un qu’on ne peut pas ne pas voir, qui dérange et inquiète, dont le trouble s’impose sans équivoque à l’autre. Cette image occulte ce que, pourtant, la pratique clinique enseigne chaque jour : la souffrance psychique est le plus souvent silencieuse, diffuse, banalisée. Elle a le visage de l’irritabilité chronique du père épuisé, des insomnies répétées de la mère seule, de l’échec scolaire de l’enfant anxieux, du repli progressif de l’adolescent qui a cessé de parler.

Ces formes-là ne remplacent pas les maladies mentales sévères, elles s’y ajoutent, et elles les précèdent souvent. Ce sont ces problématiques psychiques que nos représentations ne savent pas voir, que nos systèmes ne savent pas compter, et que nos politiques ne savent pas financer, faute de les reconnaître comme ce qu’elles sont : une réalité clinique à part entière, et non une simple fragilité passagère.

La deuxième distorsion est la réduction du soin psychique à l’hospitalisation. Comme si prendre en charge la souffrance mentale voulait dire enfermer, comme si la réponse à la détresse devait d’abord être une mesure d’exception, un arrêt du cours normal de la vie. Ce modèle, hérité d’une histoire asilaire pas si lointaine, perpétue l’idée que la souffrance psychique n’appelle pas un soin parmi d’autres, mais une mise à l’écart. On comprend alors pourquoi on rechigne à consulter, et pourquoi tant de personnes attendent que la crise soit là avant de demander de l’aide.

La troisième distorsion, et peut-être la plus tenace, est la séparation imaginaire entre le corps et l’esprit. Un os cassé mobilise immédiatement la solidarité, le soin, l’évidence médicale. Une dépression, une crise d’angoisse, un état dissociatif renvoient encore trop souvent à une défaillance morale, un manque de volonté, une fragilité dont on devrait, au fond, avoir honte. On ne demande pas à un diabétique de guérir par la pensée positive, par la volonté. On l’exige, implicitement, de celui qui souffre psychiquement, et cette exigence-là, on l’appelle du soutien.

Un déni qui se dit compassion

“La santé mentale ne demande ni pitié ni slogans. Elle demande une vision, du courage, des moyens et de la continuité”

Hachem Tyal, psychiatre

Le plus insidieux dans ce déni collectif, c’est qu’il se présente sous les traits de la bienveillance. On parle de la santé mentale avec empathie, avec un vocabulaire chaleureux, avec des visuels soignés sur les réseaux sociaux. La journée mondiale, la semaine de sensibilisation, la campagne de communication : tout cela est réel, et utile. Mais tout cela peut aussi servir à l’économie symbolique de la bonne conscience, celle qui permet de se sentir concerné sans avoir à financer, à planifier, à construire.

La compassion sans acte est une forme sophistiquée d’abandon. Elle maintient la souffrance à distance confortable : assez proche pour l’évoquer, assez lointaine pour ne pas s’y engager vraiment. C’est exactement ce mécanisme que l’on retrouve dans le traitement politique de la santé mentale : on s’émeut, on déclare, on pose pour la photo. Puis les budgets restent toujours insuffisants, les postes trop rares, les structures trop peu nombreuses et trop inégalement réparties. La santé mentale ne demande ni pitié ni slogans. Elle demande une vision, du courage, des moyens et de la continuité.

Pourquoi le déni résiste

“Traiter la santé mentale implique de reconnaître les souffrances que nos sociétés produisent : la précarité, l’isolement, la violence domestique, le harcèlement, l’absence de perspectives pour la jeunesse”

Hachem Tyal, psychiatre

Il faut aller plus loin encore, et se demander pourquoi ce déni est aussi stable, aussi structuré. L’une des réponses tient à ce que la maladie mentale, à la différence d’une fracture ou d’une tumeur, ne se laisse pas photographier. Elle ne produit pas d’image, pas de preuve tangible. Dans une culture du résultat visible, du geste spectaculaire, de ce qui se voit et s’annonce, investir dans la santé mentale ne paye pas en termes d’image politique immédiate. Les effets sont lents, diffus, difficiles à attribuer. Ce qui guérit silencieusement ne se célèbre pas.

Une autre raison, plus profonde, est que traiter sérieusement la santé mentale implique de reconnaître des formes de souffrance que nos sociétés produisent : la précarité, l’isolement, la violence domestique, le harcèlement, l’absence de perspectives pour la jeunesse. Financer la psychiatrie communautaire, c’est implicitement admettre que quelque chose dans l’organisation sociale fait mal. C’est un aveu inconfortable pour ceux qui exercent des responsabilités publiques.

Il y a également l’énorme problème de la stigmatisation, ce mot que l’on emploie facilement mais dont on mesure rarement les effets systémiques. Elle ne touche pas seulement le patient : elle contamine aussi le regard que les institutions portent sur la psychiatrie elle-même. Un secteur associé au désespoir, à l’incurabilité, à la chronicité inspire moins d’enthousiasme politique qu’un plan de lutte contre une maladie infectieuse ou un programme cardiovasculaire.

“La souffrance psychique ne tue pas de façon visible. Elle n’alimente pas les statistiques de mortalité qui alertent les gouvernements et mobilisent les budgets”

Hachem Tyal, psychiatre

Et cette désaffection n’est pas sans lien avec un angle mort fondamental : la souffrance psychique ne tue pas de façon visible. Elle n’alimente pas les statistiques de mortalité qui alertent les gouvernements et mobilisent les budgets, et c’est précisément ce qui permet à la stigmatisation de prospérer sans être remise en cause.

Et pourtant, les troubles mentaux constituent la première cause mondiale de perte d’années de vie en bonne santé, devant les maladies cardiaques, devant les cancers. Ce qu’ils coûtent en existences réduites, en capacités perdues, en années vécues dans la souffrance ou la dépendance, ne figure dans aucun registre de décès. Il faut d’autres outils pour le mesurer, et peut-être une autre volonté pour accepter ce que ces chiffres révèlent.

La stigmatisation n’est pas seulement le problème des familles. C’est aussi celui des décideurs qui en sont, sans toujours le savoir, les premiers relais.

Il y a aussi une résistance qui vient de l’intérieur même du champ médical. Réduire le soin psychiatrique à une médication à vie, ce que les familles et les patients eux-mêmes désignent parfois, avec une lucidité amère, comme la camisole chimique, a produit des générations de patients stabilisés mais jamais accompagnés, maintenus à distance de la rechute sans jamais être rapprochés de la vie. Les effets secondaires, les dépendances, les existences aplanies par des traitements trop lourds ou trop prolongés ont nourri une méfiance légitime, aussi bien dans la population que chez certains professionnels. Cette méfiance, quand elle n’est pas entendue, se retourne contre le soin lui-même, et alimente le déni.

Une autre résistance, plus idéologique, est la croyance persistante que la psychiatrie agit essentiellement sur des molécules et des circuits neuronaux. Cette vision réductrice méconnaît ce que la pratique clinique démontre chaque jour : un traitement psychiatrique efficace est toujours socio-médico-psychologique. Le médicament crée les conditions du soin ; il ne constitue pas le soin. Sans accompagnement psychologique, sans réinsertion sociale, sans travail sur le lien et sur le sens, la stabilisation biologique reste fragile, provisoire, souvent insuffisante. Tant que cette vérité clinique ne sera pas intégrée dans les politiques de santé, le déni continuera de se reproduire sous des habits scientifiques.

Sortir du déni : ce que cela supposerait vraiment

“Un Marocain sur cinq sera touché par un trouble psychique au cours d’une année. Ce n’est pas une statistique abstraite : c’est un membre de chaque famille, un collègue dans chaque bureau, un élève dans chaque classe”

Hachem Tyal, psychiatre

Sortir du déni ne commence pas par un plan d’action. Il commence par une révision des représentations, et cela suppose un travail collectif de longue haleine qui engage les médias, l’école, les professionnels de santé et les acteurs politiques. Tant que la santé mentale évoquera dans l’imaginaire collectif l’image d’un fou ou d’un faible, le vote d’un budget adapté sera toujours remis à demain.

Sortir du déni suppose ensuite d’accepter que la psychiatrie n’est pas une spécialité parmi d’autres, réservée à des situations d’exception. Il est essentiel de la voir, en fait, comme un véritable problème de société. En effet, les statistiques sont là : un Marocain sur cinq sera touché par un trouble psychique au cours d’une année. Sur l’ensemble d’une vie, c’est une personne sur trois voire sur deux. Ce n’est pas une statistique abstraite : c’est un membre de chaque famille, un collègue dans chaque bureau, un élève dans chaque classe. À cette échelle, la santé mentale est un enjeu de santé publique majeur, et doit être traitée comme tel.

Cela suppose aussi de reconnaître que la santé mentale ne loge pas dans un seul ministère. Elle traverse l’éducation, quand un enfant anxieux décroche sans que personne ne mette de mot sur ce qui lui arrive. Elle traverse le logement, quand la précarité et la promiscuité fabriquent, lentement et sûrement, de la détresse psychique. Elle traverse le travail, quand l’épuisement professionnel ou le harcèlement brisent des personnes que les chiffres enregistreront comme absentes, sans jamais chercher à comprendre pourquoi. Elle traverse la justice, quand des troubles non diagnostiqués ouvrent des trajectoires d’exclusion dont on ne revient pas. Confiner la santé mentale à une ligne budgétaire du seul ministère de la Santé, c’est s’assurer qu’on n’en traitera jamais que la surface.

Sortir du déni c’est avoir bien en tête que traiter la souffrance psychique ne se résume pas à réguler des neurotransmetteurs. La psychiatrie moderne le sait, même si ses pratiques ne le reflètent pas toujours : un trouble mental est à la fois une réalité biologique, une histoire personnelle et un fait social. Le médicament peut stabiliser, mais il ne reconstruit pas le lien, il ne répare pas le sens, il ne réinsère pas dans la vie. Une réponse véritablement thérapeutique est nécessairement plurielle : médicale, psychologique et sociale. Réduire le soin psychiatrique à la seule gestion des synapses, c’est traiter la façade en ignorant les fondations.

Sortir du déni, enfin, c’est comprendre que le retard à l’investissement n’est pas une économie. C’est un report de coût, toujours plus élevé. Une dépression non traitée coûte infiniment plus à la société, en absentéisme, en ruptures familiales, en passages aux urgences, en hospitalisations prolongées, qu’une prise en charge précoce et ambulatoire. L’argument économique devrait suffire à convaincre ceux que l’argument humaniste n’atteint pas. Une société se juge à la manière dont elle traite ceux qui souffrent en silence. Défendre la santé mentale, c’est défendre la dignité humaine, la justice sociale et la force du lien citoyen.

Ce que l’on attend, vraiment

“On n’attend pas des discours plus éloquents, on en a eu. On n’attend pas des journées mondiales supplémentaires, on n’en manque pas. Ce que l’on attend, c’est que les mots cèdent enfin la place aux actes”

Hachem Tyal, psychiatre

On n’attend pas des discours plus éloquents, on en a eu. On n’attend pas des journées mondiales supplémentaires, on n’en manque pas. Ce que l’on attend, c’est que les mots cèdent enfin la place aux actes.

Des structures de proximité sous forme de centre de réhabilitation psychosociale dans chaque préfecture pour que ceux que la maladie mentale a progressivement dépossédés de leurs compétences puissent retrouver, pas à pas, ce qu’ils ont perdu.

Des espaces d’accueil pour les familles, pour qu’elles ne soient plus seules face à ce qu’elles ne comprennent pas toujours, pour qu’elles apprennent, grâce à des programmes structurés comme ProFamille, à accompagner sans s’épuiser, à soutenir sans se perdre.

Des centres de jour pour les jeunes en difficulté. Des dispositifs spécialisés pour ceux que l’addiction a mis hors du monde ordinaire. Un référent de santé mentale dans chaque école, parce que c’est là que se jouent les premières détresses et les premières occasions manquées. Un soutien réel aux familles qui portent, souvent dans le silence, ce que les institutions n’ont pas encore appris à tenir. Une reconnaissance concrète des associations qui font, au quotidien et avec peu de moyens, ce que les structures publiques ne font pas encore.

Donner toute sa place à la pair-aidance, ces personnes qui, ayant elles-mêmes traversé la maladie, accompagnent ceux qui en sont au début du chemin. Leur parole porte ce qu’aucun soignant ne peut entièrement transmettre : la preuve vivante que l’on peut traverser et s’en relever.

Déployer des équipes mobiles de santé mentale capables d’aller là où les patients ne viennent pas, à domicile, dans les foyers, dans les quartiers, afin que la distance géographique ou la désorganisation liée à la maladie ne soit plus une raison de ne pas être soigné.

Que la parole des usagers, celle de leurs proches, et celle des professionnels de santé mentale cessent d’être consultées pour la forme. Que, dans les nouveaux groupements sanitaires territoriaux, elles pèsent toutes vraiment sur les choix, sur les priorités, sur la manière dont on pense et dont on organise le soin.

Créer, enfin, un Observatoire national de la santé mentale, doté de moyens réels et d’une véritable indépendance. Il est indispensable parce que l’on ne peut pas corriger ce que l’on ne mesure pas, parce que le déni prospère, entre autres, dans l’absence de données fiables, actualisées, territorialisées. Nous disposons de chiffres épars, d’enquêtes anciennes, d’estimations dont la fragilité méthodologique fragilise à son tour les plaidoyers. Un observatoire permettrait de cartographier l’offre de soins et ses lacunes, de suivre l’évolution des troubles dans la population, de mesurer l’impact des politiques engagées, et de produire des rapports annuels qui rendraient enfin publique, et opposable, la réalité de la santé mentale au Maroc. Ce n’est pas un outil technocratique de plus : c’est la condition même d’une politique de santé mentale qui s’ancre dans le réel plutôt que dans les intentions.

Tout cela suppose une volonté politique qui accepte de travailler sur l’invisible, d’investir dans ce qui ne se photographie pas, de mesurer le succès à des indicateurs de long terme. C’est un courage peu récompensé électoralement. C’est pourtant ce que la dignité d’un peuple requiert.

à lire aussi