5 signes que vous êtes anxieux”, “Si vous faites ça, vous êtes dans une relation toxique”, “Guérir en 3 étapes”… Il suffit de quelques secondes sur Instagram pour tomber sur une avalanche de contenus psychologiques. Courts, percutants, souvent séduisants. Des vidéos qui promettent de mettre des mots sur nos émotions, d’expliquer nos comportements, parfois même de nous “guérir”. Elles cumulent des milliers, parfois des millions de vues. Et surtout, elles donnent une impression rassurante : celle de comprendre enfin ce qui ne va pas.
Mais une question essentielle reste rarement posée : qui parle ?
“J’ai tout essayé avant de venir”

Ils arrivent souvent en fin d’après-midi, après des mois — parfois des années — de détours. Ils ont fait le tour des coachs de vie, regardé des centaines de vidéos “psy” sur Instagram, téléchargé des guides sur le narcissisme, l’attachement anxieux ou le syndrome de l’imposteur. Et ils posent leur téléphone sur ma table avec une certitude fragile : “Je crois que j’ai un trouble borderline. J’ai vu ça dans une vidéo.”
Je suis psychiatre depuis plus de quinze ans. J’ai vu évoluer les façons dont les Marocains parlent — ou ne parlent pas — de leur souffrance mentale. Ce que j’observe depuis quelques années est nouveau, ambivalent, et mérite qu’on en parle franchement. Cette phrase revient presque chaque jour, dite à demi-mot, avec un mélange de honte et de soulagement : “J’ai tout essayé avant de venir.”
Honte d’être là, devant un psychiatre — parce que dans beaucoup de familles marocaines, consulter reste encore un aveu difficile à porter. Soulagement, parce qu’après des mois de bricolage intérieur, quelqu’un va peut-être enfin écouter sans juger. Entre les deux, il y a un parcours que l’algorithme a dessiné.
“Une dépression non prise en charge ne disparaît pas avec des affirmations positives. Elle s’installe. Elle s’aggrave. Et parfois, elle redessine une vie entière”
Une nuit d’insomnie. Une vidéo sur “les signes que tu as grandi dans une famille toxique”. Puis une autre sur le trauma. Puis un compte qui propose des “séances de coaching énergétique” à 350 dirhams. Puis un groupe WhatsApp de “guérison intérieure”. Puis, parfois, un pseudo-thérapeute qui pose des diagnostics en messages privés. Pendant ce temps, le trouble, lui, continue d’évoluer silencieusement.
Je pense à cette patiente qui s’est persuadée pendant des mois qu’elle était “toxique”, alors qu’elle traversait une dépression sévère. À cet étudiant qui parlait d’“hypersensibilité” pour décrire des attaques de panique quotidiennes. À cet homme qui, après plusieurs mois de coaching, s’est retrouvé plus culpabilisé que soulagé — convaincu de ne “pas faire assez d’efforts”.
Et puis il y a ceux qui arrivent plus tard : des études interrompues, des relations abîmées, une estime de soi profondément fragilisée.
Ce ne sont pas des cas isolés. Ce sont des trajectoires que je vois se répéter. Une dépression non prise en charge ne disparaît pas avec des affirmations positives. Elle s’installe. Elle s’aggrave. Et parfois, elle redessine une vie entière.
Pourquoi ce phénomène explose au Maroc
Il serait injuste — et trop facile — de blâmer uniquement les réseaux sociaux. Le phénomène est plus profond, et ses racines sont structurelles.
Le Maroc compte environ 400 psychiatres pour 37 millions d’habitants. La grande majorité est concentrée dans les grandes villes. Une séance chez un psychologue privé coûte entre 300 et 600 dirhams — hors de portée pour une large partie de la population. Et surtout, le stigmate persiste : consulter un psychiatre reste, pour beaucoup, une démarche chargée de peur. On redoute le regard de la famille, du voisinage, parfois de son propre entourage.
Dans ce désert, Instagram est arrivé comme une oasis. Accessible à toute heure, gratuite, anonyme, souvent en darija ou en arabe. L’application offre ce que beaucoup ne trouvent pas ailleurs : un sentiment d’écoute, de reconnaissance, parfois même de compréhension. Instagram ne crée pas le besoin. Il le capte. Et il le transforme en contenu.
Quand la popularité remplace la compétence
Dans cet espace, les repères disparaissent. Psychologues, psychiatres, coachs, influenceurs… tous utilisent les mêmes formats, les mêmes mots, les mêmes codes visuels. Pour celui qui regarde depuis son téléphone à minuit, la distinction devient invisible. La crédibilité ne repose plus sur la formation. Elle repose sur la visibilité.
“Sur les réseaux sociaux, la psychologie devient un langage simplifié à l’extrême. Parfois utile pour sensibiliser. Souvent insuffisant pour comprendre. Et parfois dangereux lorsqu’il se substitue à une vraie prise en charge”
L’algorithme ne distingue pas un professionnel d’un discours approximatif. Il met en avant ce qui retient l’attention. Et ce qui retient l’attention, ce sont presque toujours les réponses simples. Dire “la dépression est une maladie complexe, multifactorielle, qui nécessite une évaluation rigoureuse” attire moins que “3 signes que vous êtes dépressif”. Expliquer les mécanismes de l’anxiété prend plus de temps que proposer une astuce rapide pour “reprendre le contrôle”. La nuance, elle, fait rarement des vues.
La psychologie devient alors un langage simplifié à l’extrême. Parfois utile pour sensibiliser. Souvent insuffisant pour comprendre. Et parfois dangereux lorsqu’il se substitue à une vraie prise en charge.
Les dérives invisibles
Ces dérives ne font pas toujours de bruit. Elles s’installent progressivement, discrètement.
Il y a la simplification excessive. Des messages comme “pense positif”, “change ton mindset”, “attire ce que tu es” semblent aidants. Face à une souffrance réelle, ils deviennent souvent culpabilisants. La maladie se transforme en échec moral.
Il y a les faux diagnostics. Des termes comme “narcissique”, “toxique”, “traumatisé” sont utilisés sans cadre, sans évaluation, sans responsabilité. Des mots lourds qui finissent par enfermer plus qu’ils n’éclairent — et que les patients qui arrivent en consultation portent comme une identité.
“Quand on passe des mois — ou des années — à chercher des réponses dans des contenus inadaptés, on arrive souvent plus tard vers des soins adaptés”
Il y a enfin la logique commerciale, parfois implicite, parfois assumée. Programmes, accompagnements, formations. La souffrance devient un marché. Et dans ce marché, la frontière entre aide sincère et opportunité commerciale peut devenir floue.
Mais le risque principal reste ailleurs : le retard de prise en charge. Quand on passe des mois — ou des années — à chercher des réponses dans des contenus inadaptés, on arrive souvent plus tard vers des soins adaptés. Et parfois dans un état bien plus dégradé.
Nuancer sans fermer les yeux
Il serait injuste de rejeter en bloc tout ce qui se fait sur les réseaux sociaux.
Certains contenus permettent de sensibiliser, de déstigmatiser, de mettre des mots sur des vécus qui n’en avaient pas. Ils peuvent être une première étape, un point d’entrée vers le soin. Mais ils ont des limites. Un contenu ne connaît pas votre histoire. Il ne peut pas poser un diagnostic. Il ne peut pas proposer un traitement. Confondre ces niveaux — même de bonne foi — c’est prendre un risque réel.
Pourquoi cela séduit autant
Ces contenus répondent à un besoin profondément humain : être compris, rapidement, sans avoir à tout expliquer. Ils parlent simplement. Ils rassurent. Ils donnent l’impression de comprendre. Et surtout, ils évitent ce qui est difficile : la complexité, l’incertitude, le temps. Mais comprendre un mal-être en quelques secondes est souvent une illusion. Et cette illusion peut coûter du temps. Parfois beaucoup.
Ce que cela dit de notre époque
Ce phénomène révèle quelque chose que nous ne voulons pas toujours regarder en face : nous cherchons à aller mieux seuls, rapidement, sans passer par des espaces perçus comme lourds, stigmatisants, ou inaccessibles. C’est compréhensible. C’est même courageux, à sa façon. Mais la santé mentale ne fonctionne pas ainsi. Elle demande du temps, de la nuance, une relation.
“Il ne s’agit pas d’opposer les réseaux sociaux à la médecine. Il s’agit de remettre chacun à sa place. Informer le public. Clarifier les rôles. Encourager un regard critique”
Les gens qui cherchent de l’aide à 2h du matin sur leur téléphone ne sont pas naïfs. Ils sont souvent épuisés. Et ils méritent mieux qu’un reel de 60 secondes.
Une responsabilité collective
Il ne s’agit pas d’opposer les réseaux sociaux à la médecine. Il s’agit de remettre chacun à sa place. Informer le public. Clarifier les rôles. Encourager un regard critique. Mais aussi, pour les professionnels de santé, être plus présents là où les gens cherchent des réponses.
Car aujourd’hui, beaucoup cherchent d’abord sur leur téléphone. La question n’est donc plus de savoir si la psychologie est sur Instagram. La question est de savoir ce que l’on accepte d’y croire. Et surtout — ce que cela nous coûte.
