Figurez-vous qu’un ami du Boualem, Marrakchi de son état, a décidé de nommer son fils Aksil, ce même prénom ayant été attribué par des amis à Agadir ou Fès. Funeste erreur ! Arrivé à l’état civil, il s’est heurté à un mur compact, bétonné à l’arrogance administrative
Une petite histoire légère, cette semaine, cher lecteur, pour nous aider à avancer ensemble vers les lumières de la félicité, et aussi consolider la construction du Maroc moderne social, méditerranéen, arabo-amazigh, sahraoui et footballistique. Figurez-vous qu’un ami du Boualem, Marrakchi de son état, a décidé de nommer son fils Aksil, pour des raisons qui lui appartiennent. Le bougre se disait un peu bêtement que ce même prénom ayant été attribué par des amis à Agadir et à Fès et accepté par les autorités locales, la chose allait s’avérer aisée. Funeste erreur ! Il arrive donc à l’état civil et se heurte à un mur compact, bétonné à l’arrogance administrative.
Insensible à l’argument qui veut que ce prénom a été accepté ailleurs, le héros local se braque, sans préciser pourquoi. Il propose, dans un de ces accès jubilatoires de mauvaise foi, de changer de prénom ou alors d’attendre le jugement d’une mystérieuse commission, dont la seule évocation fait peur. L’administrateur lui annonce, le front rouge, un délai de plusieurs mois s’il opte pour la seconde option, période au cours de laquelle le bébé est censé errer dans l’éther épouvantable de l’anonymat. Qu’à cela ne tienne ! Le potentiel Abou Aksil va tenter sa chance dans un autre bureau de la ville, et découvre sur place que l’agent a partagé dans un groupe l’information qu’il se trouvait, en ville, un bonhomme qui tentait d’attribuer ce prénom. Il sommait donc ses collègues de l’envoyer balader, avec une conscience professionnelle qui, si elle était appliquée à un domaine plus sérieux, forcerait le respect.
“Si on s’amuse à bannir tous les noms de tous ceux qui ont trucidé un dignitaire musulman à travers les âges, il est fort probable qu’il ne reste plus un seul patronyme disponible sur le marché”
Il est très difficile de comprendre l’acharnement de cet homme. Est-ce parce que le Aksil en question, roi amazigh du VIIe siècle, a coupé la tête du célèbre conquérant omeyyade Oqba Bnou Nafii ? (À sa décharge, il faut préciser que ledit Oqba avait manifesté de son côté fort peu de respect pour la population locale et son chef, et multiplié les provocations avant cette triste décapitation). Et puis, si on s’amuse à bannir tous les noms de tous ceux qui ont trucidé un dignitaire musulman à travers les âges, il est fort probable qu’il ne reste plus un seul patronyme disponible sur le marché. Pourquoi, donc, cet acharnement à refuser un prénom qui fait partie de notre histoire ? Serait-ce parce qu’il ne s’agit pas d’un prénom de la liste, cette fameuse liste que personne n’a jamais vue ? Le mystère est total. Comment un simple fonctionnaire peut décider de notre identité, et s’improviser gardien d’une valeur inconnue, qu’il est lui-même incapable de définir ?
Il y a deux conclusions à cette affaire burlesque. La première, c’est que – comme on dit chez nous– le fonctionnaire a peur, mais n’a pas honte, puisqu’il a dû s’incliner devant une pression hiérarchique descendante qui, à la manière d’une presse hydraulique, a broyé ses principes foireux. Comprenez qu’il a reçu un coup de fil sec, qu’il s’est exécuté, et merci. La seconde conclusion, c’est qu’il aurait dû faire comme un autre ami du Boualem, qui avait, avant de proposer un nom original à l’état civil, rédigé lui-même une page Wikipédia fictive. Il y avait inventé un obscur émir du passé qui s’était illustré chez les Omeyyades, chez les Amazighs, et aussi chez les Andalous, pour ne prendre aucun risque. C’est ainsi qu’il avait dupé l’administration, dans un geste qu’on peut considérer comme de la légitime défense. C’est tout pour la semaine, et merci.
