Le Boualem, spectateur de l'apocalypse

Par Réda Allali

Notre paisible contrée a été durement frappée par une série d’intempéries qui nous ont plongés dans l’effroi. Telle est notre étrange destinée, celle d’un pays qui réclame la pluie, mais fait très peu de choses pour s’y préparer. Voilà les réflexions du Boualem au moment où, à travers la fenêtre de son bureau, il observe les rafales secouer la bonne ville de Casablanca. Il n’a pas à se plaindre, le bougre, puisqu’à Safi et à Tétouan, c’est l’apocalypse. La pluie est implacable, elle met à nu notre faiblesse, notre dignité est soluble dans l’eau.

Le Boualem ne peut pas se plaindre, puisqu’à Safi et à Tétouan, c’est l’apocalypse. La pluie met à nu notre faiblesse: notre dignité est soluble dans l’eau

Réda Allali

Certes, le Guercifi aimerait faire comme certains d’entre nous, ceux qui se pensent patriotes, ceux qui expliquent que ce genre de catastrophe naturelle frappe tous les pays, et qu’il est profondément injuste, voire louche, de mettre l’accent sur les pertes humaines alors qu’il s’agit d’une fatalité. Vous en connaissez forcément des gens comme ça, qui se sont autoproclamés directeurs de la com’ du Maroc Moderne et qui s’échinent à faire taire ceux dont le discours s’éloigne de la ligne éditoriale qu’ils ont fixée tout seuls. Oui, le Boualem aimerait penser comme eux, après tout, il a largement atteint l’âge où on ne cherche que le match nul, il goûterait bien un peu d’anesthésiant, histoire de se détendre. Hélas, cette belle théorie se heurte à un chiffre : trois cent deux.

“Au drame inévitable causé par une catastrophe naturelle, nous sommes contraints d’ajouter un supplément de douleur causé par la gestion catastrophique de nos villes et de leurs équipements”

Zakaria Boualem

C’est le nombre d’élus locaux qui ont été inquiétés par la justice en 2025. C’est beaucoup. On peut ajouter un second chiffre, remarquable lui aussi. Trente, c’est le glorieux effectif de l’équipe de députés actuellement poursuivis ou condamnés pour corruption. Cela représente presque un député sur douze. C’est, encore une fois, beaucoup. La conclusion, c’est qu’au drame inévitable causé par une catastrophe naturelle, nous sommes contraints d’ajouter un supplément de douleur causé par la gestion catastrophique de nos villes et de leurs équipements. Nous sommes donc victimes d’une sorte de double peine.

Et on peut aussi ajouter dans la liste l’étrange passivité de nos agents. Car, d’après ce que sait le Boualem, il est très difficile de faire entrer un sac de ciment dans son logis sans voir surgir, telle une apparition, celui qu’on peut désigner par le précurseur, ou l’éclaireur si vous préférez, l’homme de l’avant-garde en somme, bref, le moqaddem. Dans ces conditions, comment expliquer que des quartiers entiers surgissent précisément là où ils ne devraient pas être ? Par quelle diablerie, soudain, le précurseur se trouve frappé de cécité au moment même où on compte le plus sur lui ? Pourquoi l’homme qui détecte un changement de lavabo ne voit pas un ou deux immeubles R+5, penchés comme une vulgaire commission ?

“Aucun des plus grands stades ou théâtres du monde ne peut remplacer l’essentiel : des services publics respectables pour tous les citoyens”

Zakaria Boualem

Comment en sommes-nous arrivés là ? Combien de fois devrons-nous rabâcher la théorie irréfutable du facteur limitant, qui démontre que la force d’une chaîne est celle du maillon le plus faible ? Que l’on n’est pas jugé par le sommet de la pyramide, mais par l’état dans lequel se trouve la base. Qu’aucun des plus grands stades, drapeaux, théâtres ou couscous du monde, ne peut remplacer l’essentiel, à savoir la considération qu’il convient de manifester à l’égard de tous les citoyens, surtout les plus faibles, en les dotant de services publics respectables. Il est malheureusement fort possible que nous ayons fait exactement l’inverse chez nous, en mettant nos efforts nationaux au service des plus forts. C’est tout pour la semaine, et merci.

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