Il y a des matins où l’on regarde le solde bancaire et l’on sait. Pas besoin de tableau de bord sophistiqué, pas besoin d’expert-comptable : juste ce chiffre qui ne correspond pas à ce que la semaine devrait être. J’ai vécu cela. En tant que dirigeant, puis en accompagnant d’autres dirigeants. Et je peux vous dire que ce moment, celui où l’on réalise que la trésorerie ne suit plus, arrive rarement par surprise. Il arrive après une longue série de signaux ignorés.

Vingt-trois ans à diriger des entreprises au Maroc et en Turquie m’ont appris une chose : la crise de trésorerie ne tue pas les entreprises du jour au lendemain. Elle s’installe progressivement, pendant que le dirigeant regarde ailleurs — vers le carnet de commandes, vers le chiffre d’affaires, vers les perspectives du trimestre prochain.
Le mirage du chiffre d’affaires
Le premier piège est presque universel : confondre chiffre d’affaires et trésorerie. Cette confusion n’est pas une erreur de comptable, c’est une erreur de perception, profondément humaine. Quand on signe un contrat à 500 000 dirhams, on se sent riche. Mais entre la signature et l’encaissement, il peut se passer six mois, parfois davantage. Et pendant ces six mois, les salaires tombent, les fournisseurs réclament, les charges ne s’arrêtent pas.
“Au Maroc, les délais de paiement, entre clients institutionnels, donneurs d’ordre publics ou grandes entreprises privées, s’étendent souvent bien au-delà de ce que la loi autorise”
J’ai vu des structures qui affichaient de belles performances commerciales en décembre et se retrouvaient en incapacité de régler leur masse salariale en février. Le paradoxe, c’est que ces entreprises n’étaient pas en faillite. Elles étaient simplement illiquides : en décalage entre ce qu’elles devaient recevoir et ce qu’elles devaient payer, maintenant.
Dans le contexte marocain, ce décalage est structurellement amplifié. Les délais de paiement, entre clients institutionnels, donneurs d’ordre publics ou grandes entreprises privées, s’étendent souvent bien au-delà de ce que la loi autorise. Une PME qui travaille avec des clients importants peut se retrouver à financer leur besoin en fonds de roulement à leur place, sans en avoir les moyens.
L’optimisme comme angle mort
Le deuxième mécanisme est plus difficile à admettre : l’optimisme structurel du dirigeant. Il ne s’agit pas d’irresponsabilité. C’est une condition nécessaire à l’entrepreneuriat. Mais cet optimisme — cette capacité à croire au mois prochain — devient dangereux quand il remplace l’analyse.
« Le client va payer la semaine prochaine. » « On a ce gros contrat qui arrive. » « Les charges peuvent attendre encore un peu. » Ces phrases, je me les suis dites. Je les ai entendues d’autres dirigeants. Elles ne sont pas fausses au moment où on les prononce. Elles sont juste insuffisantes pour piloter une entreprise.
Ce que j’aurais dû faire — plus tôt, plus systématiquement — c’est distinguer l’espoir du prévisionnel. Tenir un tableau de trésorerie à douze semaines glissantes, actualisé chaque lundi, sans concession. Pas pour se décourager, mais pour agir avant que la marge de manœuvre disparaisse.
Les trois signaux que l’on choisit de ne pas voir
Après deux décennies à observer des entreprises en croissance, en difficulté ou en transformation, j’ai identifié trois signaux précurseurs que les dirigeants reconnaissent — et ignorent — presque systématiquement.
Premier signal : l’allongement des délais que l’on s’accorde soi-même. Quand on commence à demander des délais à ses propres fournisseurs alors qu’on ne le faisait pas avant, c’est un signal clair. Ce n’est pas encore une crise, c’est une tension. Mais si cette tension n’est pas nommée et traitée, elle devient structurelle.
Deuxième signal : l’arbitrage silencieux. Ce moment où l’on décide mentalement de payer untel avant l’autre, sans en parler à son comptable, sans formaliser la décision. On gère à la main, au jour le jour, en espérant que la situation se régule d’elle-même. Parfois elle se régule. Souvent elle empire.
Troisième signal : la disparition du temps long dans les réunions de direction. Quand les discussions portent uniquement sur « ce qu’on doit payer cette semaine » et que la stratégie à six mois n’est plus évoquée, c’est que l’entreprise est déjà en mode survie — même si personne ne le formule ainsi.
Ce qu’il aurait fallu faire, et ce qu’il est encore temps de faire
La trésorerie se gère comme un système vivant, pas comme un solde de compte qu’on consulte en cas de doute. Ce que j’aurais dû faire plus tôt : construire un prévisionnel de trésorerie hebdomadaire, court mais rigoureux, et le tenir aussi sérieusement que le tableau des ventes. Deux colonnes suffisent pour commencer : les encaissements attendus, les décaissements certains. La clarté de ce tableau change la façon dont on prend les décisions.
J’aurais dû également parler à ma banque avant d’en avoir besoin. La ligne de crédit court terme, la facilité de caisse — ces outils existent. Mais ils s’obtiennent quand l’entreprise va bien, pas quand elle est en difficulté. Le dirigeant qui attend d’être à court pour appeler son banquier se heurtera à une porte fermée ou à des conditions inacceptables.
Enfin — et c’est peut-être la chose la plus difficile — j’aurais dû accepter plus tôt d’avoir une vision séparée de la performance commerciale et de la santé financière. L’une peut être excellente pendant que l’autre se dégrade silencieusement. Les confondre, c’est piloter à l’aveugle sur une route que l’on croit connaître.
La trésorerie est une question de direction, pas de comptabilité
“Les PME marocaines ont des dirigeants courageux, souvent brillants commercialement (…) mais piloter la trésorerie demande un autre registre : celui de la discipline, du tableau de bord hebdomadaire, du dialogue proactif avec les partenaires financiers”
Ce que cette expérience m’a enseigné, c’est que la crise de trésorerie est rarement un problème technique. C’est un problème de gouvernance. De qui reçoit quelle information, à quel moment, et avec quelle capacité d’agir dessus.
Les PME marocaines ont des dirigeants courageux, souvent brillants commercialement, qui ont construit leurs entreprises sur la volonté et la relation. Mais piloter la trésorerie demande un autre registre : celui de la discipline, du tableau de bord hebdomadaire, du dialogue proactif avec les partenaires financiers.
Ce n’est pas une question de taille d’entreprise. Ce n’est pas non plus une question d’intelligence ou de compétence. C’est une question de méthode. Et la méthode, ça s’apprend. À condition d’accepter, un matin face à son solde bancaire, qu’on en a besoin.
Mostafa Mounasser est dirigeant d’entreprise, avec 23 ans d’expérience de direction au Maroc et en Turquie (NAROVA, PRIME ESTATE Istanbul, ATTAWAFOK ASSURANCES, AL MOUHASSIB CONSULTING). Il accompagne les dirigeants de PME à travers Maroc Mentor (marocmentor.com).
