Il y a cinq mois, lors de la CAN 2025, le sélectionneur sénégalais Pape Thiaw jugeait ses joueurs “en danger” au Maroc. Le danger : une foule de supporters sénégalais venus accueillir leurs Lions à la gare de Rabat-Agdal, un palace cinq étoiles choisi par sa propre fédération, et 250 kilomètres parcourus en un mois de compétition. Les vice-champions d’Afrique abordent aujourd’hui leur Mondial chez un hôte qui interdit l’entrée à leurs supporters. Cette fois, pas de communiqué de la fédération sénégalaise pour dénoncer les conditions d’accueil. Ce Mondial s’ouvre ainsi sur la leçon que le Maroc devra avoir apprise avant 2030 : les puissants ont droit au couac, et même à l’omerta qui suit. Pas nous.
Des couacs, ce tournoi en a déjà connu beaucoup. Le meilleur arbitre africain de l’année, le Somalien Omar Artan, avait le bon visa ; il a quand même passé une nuit d’interrogatoire à Miami avant d’être renvoyé chez lui. Des journalistes iraniens et de plusieurs pays africains attendent encore des visas qui ne viendront pas.
L’Iran, privé de tirage au sort en décembre, a fini par installer son camp de base au Mexique. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, Haïti et l’Iran, tous qualifiés, sont sous travel ban, et les ressortissants d’une cinquantaine de pays — dont l’Algérie et la Tunisie — doivent déposer jusqu’à 15 000 dollars de caution pour un siège en tribune. La réponse de la FIFA à ces multiples controverses : elle n’est “pas impliquée dans les processus d’immigration du pays hôte”.
“À quatre ans du Mondial 2030, le royaume doit s’expliquer devant la planète sur ses chiens errants, pendant que le pays qui accueillera l’essentiel du Mondial 2026 abat des gens en pleine rue”
Tout cela sera pourtant balayé, et vite. D’abord parce que l’hôte est le pays le plus puissant du monde : chez lui, le mot “sécurité” absout tout. Ensuite parce que Trump a fait du patron du football mondial son avocat : recordman des apparitions dans le Bureau ovale, locataire de la Trump Tower, Gianni Infantino a juré pendant un an que “le monde est le bienvenu en Amérique”, et des confédérations promettent déjà de le réélire. Dès le coup d’envoi, le football recouvrira le reste : on ne parlera plus que de buts, de tactique, comme tout supporter qui se respecte.
Le Maroc, lui, connaît le tarif inverse. Sa CAN fut l’exact contraire de ce Mondial : des délégations logées dans des palaces aux frais de l’hôte, des Fennecs accueillis dans un cinq-étoiles de Rabat malgré la rupture avec Alger, leurs supporters décrivant un accueil “comme à la maison”… Cette hospitalité ne lui a rien épargné puisqu’un penalty difficilement contestable est devenu la source d’un “chaos marocain”.
“Qu’un seul journaliste soit refoulé à Casablanca en 2030, et l’affaire sera mondiale. Le bénéfice du doute est un privilège de puissants. Nous ne l’aurons pas”
La règle ne changera pas en 2030. Elle s’applique déjà. À quatre ans de l’échéance, le royaume doit s’expliquer devant la planète sur ses chiens errants, pendant que le pays qui accueillera l’essentiel du Mondial 2026 abat des gens en pleine rue. Qu’un seul journaliste soit refoulé à Casablanca en 2030, et l’affaire sera mondiale. Le bénéfice du doute est un privilège de puissants. Nous ne l’aurons pas.
À nous, donc, de rendre le doute impossible. Les stades seront livrés, les trains aussi. Le danger, c’est la tempête narrative qui n’aura pas besoin de prétexte. Face à elle, il faudra une mécanique : anticiper, documenter, répondre vite et dans toutes les langues. L’Amérique de Trump a les moyens de son indifférence. Le Maroc n’aura que ceux de sa préparation. Il reste quatre ans. En attendant, on peut profiter du Mondial actuel avec l’œil du supporter et espérer que les Lions de l’Atlas iront le plus loin possible.
