Dix mois après son incarcération, l’état de santé d’Ibtissame “Betty” Lachgar, 50 ans, suscite une inquiétude grandissante parmi ses proches, sa défense et plusieurs organisations de défense des droits humains.
Réunis ce jeudi 11 juin au siège de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Rabat, sa sœur, son avocate, une amie proche ainsi que le président de l’AMDH ont alerté l’opinion publique sur la dégradation de l’état de santé de la militante incarcérée.
Sans prise en charge spécialisée urgente, elle pourrait perdre définitivement l’usage de son bras, voire être confrontée à un risque d’amputation ou à des complications potentiellement mortelles. Des risques étayés par les conclusions d’expertises médicales internationales qui jugent sa situation extrêmement préoccupante.
Un état de santé critique
L’histoire médicale de Betty Lachgar remonte à plusieurs décennies. Comme l’a rappelé sa sœur, Siham Lachgar, “à l’âge de 20 ans, Betty a été diagnostiquée avec un cancer des os auquel elle a survécu. La maladie lui a causé, au niveau de son bras, des séquelles qui ont nécessité un suivi régulier, auprès de son médecin, depuis une trentaine d’années.”
À la suite de ce cancer, une prothèse humérale totale lui a été implantée en France. Or, selon les éléments présentés lors de la conférence, cette prothèse serait aujourd’hui gravement défaillante.
“De jour en jour, l’état de santé de Ibtissame Lachgar se dégrade. La tige métallique installée entre son épaule et son bras est en train de transpercer sa peau. Elle doit être prise en charge en urgence par son médecin spécialiste en France, qui connaît très bien son dossier car il la suit depuis sa rémission”, a alerté Me Ghizlane Mamouni, avocate de la militante. D’ailleurs, une intervention chirurgicale était programmée en septembre 2025, mais l’arrestation de Betty Lachgar, intervenue un mois plus tôt, l’en a privée.
“Lors d’un contrôle à l’hôpital Moulay Youssef, durant sa détention, le médecin a déclaré, compte tenu de la gravité et de la complexité de la situation, qu’il n’était pas possible d’effectuer cette opération au Maroc”
L’avocate affirme par ailleurs que les médecins consultés au Maroc ont eux-mêmes reconnu les limites de la prise en charge disponible. “Lors d’un contrôle à l’hôpital Moulay Youssef, durant sa détention, le médecin a déclaré, compte tenu de la gravité et de la complexité de la situation, qu’il n’était pas possible d’effectuer cette opération au Maroc”, a-t-elle indiqué.
Ces inquiétudes sont corroborées par l’avis médical indépendant du Dr Neil C. Vining, chirurgien orthopédiste américain spécialisé, rendu public lors de la conférence. Ses conclusions sont sans équivoque : “Sans traitement, cette situation conduira certainement à des douleurs chroniques sévères et aggravées, à une perte totale ou quasi-totale de la fonction du bras affecté. Il existe un risque que la migration de la prothèse continue à exercer une pression sur les tissus mous de l’épaule, entraînant une nécrose cutanée — complication catastrophique comportant un risque élevé d’infection, de sepsis, d’amputation ou de décès.”
Selon ce rapport, la seule option chirurgicale viable consiste en la pose d’une mégaprothèse humérale totale dans un centre hautement spécialisé en oncologie orthopédique disposant d’une infrastructure adaptée pour les soins pré et post-opératoires. Le Dr Vining souligne qu’une telle intervention ne peut être envisagée sans cet environnement spécialisé et estime qu’agir autrement serait contraire à l’éthique médicale.
Lenteur administrative
La question de la prise en charge médicale en détention constitue aujourd’hui l’un des principaux points de friction entre la défense et l’administration pénitentiaire. Selon Me Mamouni, les autorités carcérales ont proposé à Betty Lachgar une intervention chirurgicale dont les contours n’ont jamais été clairement expliqués.
“La direction de la prison a proposé un jour de lui faire subir une opération dite de confort. Ce qu’elle a naturellement refusé… Et elle a eu raison de le faire”, a déclaré l’avocate. “Car comme le souligne le Dr Vining, la seule chirurgie de confort possible dans ce cas aurait été l’amputation”, a ajouté Me Mamouni.
L’avocate critique également les informations communiquées par les services médicaux pénitentiaires. “Le médecin du centre pénitentiaire a déclaré, dans une communication lacunaire, que Ibtissame se portait bien, et qu’il n’y avait rien d’anormal ou d’inquiétant”, a-t-elle dénoncé.
À cela s’ajoute un manque de collaboration de l’administration pénitentiaire, selon la défense de la militante, qui n’arrange pas la situation. Et pour cause, la chronologie détaillée présentée par la défense fait apparaître de nombreuses difficultés dans l’accès aux informations médicales. Dès le mois d’octobre 2025, quelques semaines après l’incarcération de sa cliente, Me Mamouni affirme avoir multiplié les correspondances avec la Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) afin d’obtenir le dossier médical d’Ibtissame Lachgar.
Le premier examen médical significatif n’intervient que le 12 janvier 2026, avec une radiographie réalisée à l’hôpital Moulay Youssef. En février, les archives médicales françaises sont remises à l’administration afin de permettre une comparaison avec les nouveaux examens.
Ce n’est que le 19 mars que l’administration transmet deux documents médicaux à la défense : un compte-rendu radiologique évoquant notamment une possible infection ou une récidive cancéreuse, ainsi qu’une attestation affirmant que la détenue est dans un “bon état général” tout en mentionnant le refus d’Ibtissame Lachgar, le 12 mars, de subir une “chirurgie de confort”.
Le 2 avril, Betty Lachgar adresse elle-même un courrier à l’administration afin d’expliquer les raisons de son refus tout en réclamant la transmission de son dossier médical complet à la défense. Cette dernière a introduit une nouvelle requête, déposée le 9 juin. À ce jour, le dossier médical n’a toujours pas été communiqué.
Contactée par TelQuel, la DGAPR n’a pas été en mesure d’apporter des précisions.
Une détention contestée
Par ailleurs, la conférence de presse a été l’occasion pour la défense et les proches de la militante d’exposer les circonstances ayant conduit à son incarcération.
Selon les explications fournies par la défense, les faits reprochés remontent à mai 2025. Betty Lachgar participe alors à Londres à un événement organisé par une ONG engagée en faveur de la laïcité pour soutenir deux femmes iraniennes condamnées à mort. C’est lors de cette manifestation qu’elle porte un tee-shirt de soutien portant une inscription qui sera à l’origine des poursuites.
Revenue au Maroc en juillet 2025 pour rendre visite à sa mère malade, elle est arrêtée le 10 août à son domicile de Rabat par plusieurs policiers avant d’être transférée à Casablanca puis placée en détention provisoire.
Le 3 septembre 2025, elle est condamnée à trente mois de prison et à une amende de 50.000 dirhams. La Cour d’appel confirme cette décision le 6 octobre. Le 24 novembre, sa demande de bénéficier de peines alternatives est rejetée. Son affaire est aujourd’hui pendante devant la Cour de cassation.
“Le déroulé du procès de Betty Lachgar n’a pas respecté les arguments de la défense sur la forme. Notamment le fait que les actes reprochés se soient déroulés en dehors du territoire national”
Pour la défense, cette affaire pose un problème juridique fondamental, en ce qui concerne notamment la question de la territorialité de la loi, les faits poursuivis ayant été commis au Royaume-Uni tandis que la condamnation a été prononcée et exécutée au Maroc. Le président de l’AMDH, Hakim Sikouk, a d’ailleurs souligné le caractère abusif de la condamnation : “Le déroulé du procès n’a pas respecté les arguments de la défense sur la forme. Notamment le fait que les actes reprochés à Betty Lachgar se soient déroulés en dehors du territoire national.”
Ainsi, le président de l’AMDH ne mâche pas ses mots : “La détention d’Ibtissame Lachgar est arbitraire. Elle intervient à la suite de pressions d’un ancien ministre islamiste”, a-t-il déclaré. Hakim Sikouk fait ici allusion à une publication sur les réseaux sociaux de l’ancien ministre de la Justice, Mustapha Ramid, dans laquelle il appelait à la condamnation de la militante pour délit de blasphème.
Des allégations de “torture”
“Betty Lachgar n’a fait qu’exprimer une opinion qui relève de la liberté d’expression. Elle n’a ni incité à la violence, ni diffamé ou porté atteinte à qui que ce soit”
Pour Sikouk, la militante n’a rien fait d’autre qu’exercer un droit fondamental. “Betty n’a fait qu’exprimer une opinion qui relève de la liberté d’expression. Elle n’a ni incité à la violence, ni diffamé ou porté atteinte à qui que ce soit”, a-t-il soutenu, tout en rappelant les engagements internationaux du Maroc en matière de droits humains. “La convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ratifiée par le Maroc dispose que l’interdiction d’accès aux soins à toute personne en détention constitue un acte de torture”, a-t-il affirmé.
Sur ce dernier point, l’International Rehabilitation Council for Torture Victims (IRCT), principale organisation internationale dédiée à la réhabilitation des victimes de torture et à la prévention de la torture dans le monde, a présenté des conclusions qui mettent en lumière les écarts entre la prise en charge dont bénéficie actuellement Betty Lachgar et les standards internationaux applicables aux personnes privées de liberté. “Dans le cas d’Ibtissame Betty Lachgar, le Maroc a failli à ses obligations vis-à-vis de ses engagements en matière de lutte contre la torture”, souligne le rapport, cité par l’avocate Me Ghizlane Mamouni.
Pour ses soutiens, famille et proches, la détention de Betty dépasse la dimension judiciaire. Il est désormais question d’urgence humanitaire. “Chaque jour, chaque semaine qui passe aggrave la situation et menace la vie de Betty”, a ainsi déclaré Loubna Raiss, amie proche de la détenue. Pour eux, le temps est désormais compté.
Les intervenants ont de ce fait appelé les autorités à permettre, sans délai, l’accès de Betty Lachgar à une prise en charge spécialisée adaptée à son état de santé, en particulier auprès de l’équipe médicale française qui la suivait avant son arrestation. Face à l’aggravation de la situation, l’avocate affirme que la famille de Betty Lachgar a introduit une dizaine de demandes de grâce royale qui sont restées, jusqu’à présent, sans réponse.
