Ibtissame “Betty” Lachgar est survivante d’un cancer des os et porte une prothèse au bras. Le 19 novembre 2025, son examen médical a confirmé le descellement total du coude et l’aggravation du descellement au niveau de l’épaule, intervenus pendant sa détention. Cela lui cause des douleurs atroces et nécessite une prise en charge médicale urgente à l’étranger, où elle était suivie en vue d’une intervention chirurgicale initialement prévue pour le mois de septembre et qui ne peut être réalisée au Maroc. A défaut, le risque d’amputation est imminent.

Ses conditions de détention l’affaiblissent encore davantage : elle est placée à l’isolement avec interdiction de communiquer avec les autres détenues, ne dispose pas de matelas pour dormir malgré l’état de son bras et, bien qu’aucune infraction au règlement pénitentiaire ne lui soit reprochée, elle fait l’objet de nombreuses restrictions de communication avec ses proches et d’accès aux activités au sein de la prison.
Nous avons signalé cette situation à l’administration pénitentiaire et espérons qu’elle répondra positivement à nos demandes de prise en charge médicale et d’application du régime ordinaire de détention.
Malgré cela, Ibtissame garde une force et une dignité impressionnantes. Elle sait qu’elle n’a rien fait d’autre qu’exprimer une opinion militante dans un contexte international qui n’avait rien à voir avec le Maroc et que son intention n’a jamais été de heurter les croyants. Cette conviction profonde la maintient.
Une condamnation “à mort”
“Chaque jour, des pédocriminels, des violeurs, des trafiquants de drogue et les auteurs de violences graves s’en sortent avec des peines beaucoup plus faibles que celle d’Ibtissame Lachgar”
Pourtant, au regard de la gravité de l’état de santé d’Ibtissame, la peine de deux ans et demi de prison prononcée contre elle équivaut à une condamnation à mort. Chaque jour, des pédocriminels, des violeurs, des trafiquants de drogue et les auteurs de violences graves s’en sortent avec des peines beaucoup plus faibles.
A ce jour, nous sommes toujours dans l’attente de la décision écrite de la Cour d’appel qui a confirmé le jugement de première instance. Si l’on s’en tient aux motivations de ce dernier, la condamnation semble reposer sur une lecture inexacte des faits mais aussi sur une interprétation discutable de la loi : elle heurte les garanties de liberté d’expression inscrites dans la Constitution marocaine et les engagements internationaux du Maroc.
La décision soulève également la question de l’extra-territorialité du droit marocain : sachant que le t-shirt a été porté dans des pays, notamment la France, dont le droit ne sanctionne pas l’atteinte à la religion ou le blasphème, doit-on comprendre que tout.e Marocain.e qui exerce, à l’étranger, une liberté pénalisée au Maroc, doit s’attendre à se faire arrêter lorsqu’il rentre sur le territoire national ? Ce serait une dérive inquiétante d’un point de vue diplomatique…
Enfin, la décision ne justifie pas le rejet de la demande de bénéfice de peines alternatives alors qu’elle y est pleinement éligible.
Réduire la provocation à l’insulte, c’est passer à côté de son sens
L’expression d’Ibtissame, aussi provocatrice puisse-t-elle paraître, n’était ni haineuse ni attentatoire à la religion. C’est une critique sociale issue des mouvements féministes et anticapitalistes dont l’objet n’est pas d’insulter mais d’exprimer l’idée selon laquelle Dieu se tient toujours du côté des plus opprimé.e.s.
Ibtissame est une militante internationale qui passe plus de 90% de son temps à l’étranger. Elle n’a jamais porté le t-shirt incriminé au Maroc. Elle l’a fait à l’étranger, dans un contexte de soutien à deux femmes qui venaient de faire l’objet d’une condamnation à mort par le régime iranien en raison de leur orientation sexuelle.

Que ses mots dérangent — c’est la fonction même de la critique militante. Mais il faut distinguer la provocation intellectuelle, qui vise à faire réfléchir, de la provocation gratuite, qui vise à blesser. Il ne faut pas confondre provocation et insulte. Ibtissame n’a jamais voulu heurter la foi musulmane, elle voulait interroger l’usage idéologique patriarcal de la religion pour justifier des exclusions envers les femmes. Son expression vise les discriminations, pas la religion.
Elle a d’ailleurs exprimé, devant la Cour, à quel point elle regrettait que son message ait été mal compris et qu’il ait pu heurter les croyants. Elle a confirmé que ce n’était nullement son intention.
Une affaire de principes
J’ai choisi de défendre Ibtissame Lachgar car ce dossier dépasse sa personne. C’est une affaire de principes. Défendre Ibtissame, c’est défendre la liberté d’expression, la liberté artistique et la liberté de conscience.
“En tant qu’avocate, je me bats pour que la justice protège, et non qu’elle punisse la pensée critique”
Défendre Ibtissame, c’est aussi défendre le droit. La Justice doit accepter de donner aux engagements internationaux du Maroc une application effective au niveau national et ne pas les cantonner à des textes de pure cosmétique.
Cette affaire n’aurait jamais dû franchir les portes d’un tribunal : l’expression portée par Ibtissame ne saurait atteindre la religion islamique — dont la grandeur se passe de toute protection humaine — mais c’est bien la loi elle-même, lorsqu’elle prétend confier à de simples mortels la mission de la défendre, qui en amoindrit la transcendance et en trahit l’essence.
Mais arrivée là, je ne pouvais pas rester spectatrice alors qu’une militante féministe est condamnée pour un geste militant. En tant qu’avocate, je me bats pour que la justice protège, et non qu’elle punisse la pensée critique.
Son action fait avancer le débat public. Elle met en lumière des tensions réelles dans notre société, entre tradition et modernité, entre liberté individuelle et norme sociale, entre loi et foi…
“Une démocratie n’avance pas dans le silence ou le consensus forcé : elle progresse dans la confrontation d’idées, dans la tolérance du désaccord”
Une démocratie n’avance pas dans le silence ou le consensus forcé : elle progresse dans la confrontation d’idées, dans la tolérance du désaccord, elle se mesure à sa capacité à tolérer la critique, même lorsqu’elle dérange. Ce qu’Ibtissame fait, c’est ouvrir des espaces de réflexion. Et si ces discussions provoquent le malaise, c’est peut-être parce qu’elles touchent à des sujets que nous devons, collectivement, avoir le courage d’affronter.
C’est pourquoi ce dossier me rappelle le sens profond de mon métier et, contrairement à ce que j’entends souvent, défendre Ibtissame Lachgar, ce n’est pas risquer ma réputation : c’est honorer ma profession et ses valeurs.
Je crois qu’un.e avocat.e se définit par le courage de défendre ce qui est juste, pas ce qui est commode. Ce dossier dérange ; mais si nous, avocat.e.s, renoncions à défendre la liberté quand elle devient inconfortable, nous abandonnerions notre rôle fondamental dans l’État de droit.
