Quel est le point commun entre le dernier rapport sur l’édition marocaine, le licenciement du directeur général de la maison d’édition Grasset en France et la censure de milliers d’ouvrages aux États-Unis ? D’abord, beaucoup d’inquiétude sur le monde éditorial ici et ailleurs. Mais surtout ce fameux « on s’y attendait… » sorti de la bouche d’une Virginie Despentes il y a quelques semaines, entre aveu d’impuissance et prise de conscience d’une situation plus qu’alarmante.
On s’y attendait…
Au Maroc, le dernier rapport de la Fondation du roi Abdul-Aziz Al Saoud sur l’état de l’édition et du livre au Maroc a été publié début mai, comme à l’accoutumée en marge du Salon international du livre et de l’édition. Déjà on peut se demander pourquoi c’est une fondation privée qui délivre annuellement ce type d’informations et non une association professionnelle ou une instance spécialisée, allez, osons dire un syndicat ! Mais cela dure depuis une dizaine d’années et n’a pas l’air de gêner grand monde.
“Pourquoi, au Maroc, c’est une fondation privée qui délivre annuellement les informations sur l’état de l’édition et du livre, et non une association professionnelle ou une instance spécialisée, allez, osons dire un syndicat ?”
Pas plus que le fait que ce rapport ne mesure pas le marché mais la « production intellectuelle en littérature et en sciences humaines et sociales ». Il n’y est donc fait mention ni de chiffre d’affaires, ni de ventes, ni de volumes d’impression. De plus, ce recensement ne s’appuie que sur les informations bibliographiques issues de la base de données de la Fondation. Mais soit ! Malgré tout, peut-on se réjouir que le nombre de titres recensés pour 2024-2025 ait atteint les 4124, une hausse de 10% par rapport à l’année précédente ? Précisons 4124 titres pour… 38 millions d’habitant.es. La satisfaction prend, d’un coup, un peu de plomb dans l’aile !

“Dans le secteur de l’édition au Maroc, on peut pointer du doigt une concentration horizontale, toute récente, d’acteurs dont les appétits de rachat de concurrents, confrères ou de librairies se font de plus en plus sentir”
On pourrait aussi pointer du doigt des concentrations rampantes, à différents niveaux : concentration géographique puisque plus de la moitié des publications se font dans les deux plus importantes régions du pays (Rabat-Salé-Kénitra et Casablanca-Settat), concentration dans le numérique avec une prédominance des institutions publiques, concentration de langue avec une production à 80% en langue arabe, concentration des publications essayistes qui atteignent les 78% par rapport aux écrits littéraires…
Sans oublier une autre concentration horizontale, toute récente, d’acteurs de l’édition dont les appétits de rachat de concurrents, confrères ou de librairies se font de plus en plus sentir.
Concentrations grandissantes = vulnérabilité certaine !
Des concentrations multiples qui ne sont ni récentes ni étonnantes dans un secteur pas assez structuré, où le tirage moyen, rappelons-le, atteint aujourd’hui péniblement les 500 exemplaires. Des constats déjà connus et une fragilité croissante malgré les paillettes d’événements ponctuels dont les succès, s’il en est, demeurent restreints.
Le Maroc n’est pas le seul, loin de là, à pâtir de ces phénomènes de concentration ; même si les formes peuvent varier. Dès 2022, l’écrivain américain Stephen King déclarait : « Cela fait environ 50 ans que je suis dans le commerce des livres. Quand j’ai commencé, il y avait littéralement des centaines d’éditeurs. Un par un, ils ont été avalés par d’autres ou ils ont mis la clé sous la porte ».
Résultat : cinq multinationales, les Big five, dominent le marché éditorial américain et détiennent une part écrasante de best-sellers. Et si les bibliothèques, les écoles publiques ou les universités doivent être « expurgées » de certains livres, comptez sur le pouvoir politique pour le faire, au nom, toujours, de la sacro-sainte préservation des valeurs… Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, serait-on tenté.e de rétorquer ! Ah, désolée, ce roman a, lui aussi, été censuré !
En France, les trois quarts du secteur de l’édition sont désormais entre les mains de cinq grands groupes. Même si une édition indépendante résiste encore.
Il paraît évident que de fortes concentrations, économiques, territoriales, linguistiques ou idéologiques ne privilégient pas une « saine concurrence ». Et encore moins le développement de publications diverses et variées ou l’accès au circuits éditoriaux et de diffusion. Diffusion qui, au Maroc, voire en Afrique, semble être l’angle mort de l’édition.
Il est bien connu que les livres ont des petites ailes et voyagent d’eux-mêmes jusqu’aux lecteurs et lectrices qui ne demandent qu’à les saisir, gratuitement bien sûr, puisque le prix unique du livre n’est, à ce jour, effectif que dans une quinzaine de pays dans le monde ! Pourtant la distribution est cruciale, et ce n’est pas le milliardaire français Vincent Bolloré qui dira le contraire puisqu’en plus du Groupe Hachette, il a tenu à devenir actionnaire majoritaire des boutiques Relay, un réseau implanté mondialement dans plus de 1000 zones de transit (gares, métro et aéroports).
Résiste, prouve que tu existes !
Des voix, comme celle de King, Despentes ou autres, s’élèvent un peu partout, à coup de pétitions, d’articles ou de propositions de loi. L’objectif étant de tenter – juste tenter – de contrecarrer le rouleau compresseur économique, politique et/ou idéologique. Au Maroc, le Collectif de la nouvelle édition marocaine (CNEM) s’est mis en place, en mars 2025, pour créer « un lieu de réflexion et d’action où chaque membre peut affirmer son identité éditoriale tout en bénéficiant d’un soutien collectif ». Le CNEM « refusant la standardisation et la précarisation des métiers de l’édition ». Une goutte dans l’océan ? Possible..
Les situations ne sont, évidemment, pas les mêmes compte tenu de la taille des marchés et de leur maturité mais il y a des points convergents comme : la fragilité des acteurs de la chaîne du livre, éditeur.rice.s comme auteur.rice.s (face au pouvoir économique ou politique), le danger d’une mise au pas de la liberté d’écrire et donc de lire (par les mêmes pouvoirs !) ou encore le fait d’avoir pour seul critère d’intérêt pour un livre son chiffre des ventes… Car, comme l’affirmait en 2023 Anne-Sylvie Bameule, présidente du directoire de la maison indépendante française Actes Sud : « Les grandes concentrations favorisent les phénomènes de ‘bestsellerisation », c’est-à-dire que quelques titres deviennent extrêmement visibles, monopolisent l’ensemble des réseaux et laissent très peu de place à des ouvrages qui œuvrent à la recherche de nouvelles écritures, de nouveaux talents ».
Édition et médias, même combat… économique et culturel ?
Un autre secteur pourrait servir d’exemple, celui des médias. Dans Le Diable s’habille en Prada 2, derrière les marques de luxe, les robes en taffetas et les escarpins de 12 centimètres, il y a l’histoire de l’évolution de la presse, désormais aux mains du plus offrant, ici des groupes financiers. Quitte à licencier toute une équipe de rédaction, par texto, un dimanche soir.
Une satire qui ne fait que refléter des réalités, encore une fois politiques et économiques, les deux étant très souvent liées. La presse marocaine en sait quelque chose. « La restriction progressive des libertés, l’intimidation économique de certains médias et les procès de journalistes ont fini par dévitaliser notre presse et la plonger dans sa crise actuelle », a écrit récemment le journaliste Abdellah Tourabi.
Combat économique, combat politique et combat culturel… L’expression « reprendre notre narratif » ayant été plus que popularisée ces derniers mois, comme si construire un narratif était la mission première des médias. Autre point commun entre la presse et l’édition au Maroc : la dépendance d’une majorité des entreprises aux subventions étatiques pour survivre.
Le « salut » viendra-t-il de la (re)construction d’une démarche collective des acteur.rice.s de ces secteurs ? Pour l’instant, rien n’est moins sûr. Beaucoup ne se reconnaissant pas dans les associations professionnelles, de la presse et de l’édition, existantes. D’autant qu’il s’agit, avant tout, d’une question de politique publique à mettre en place ; par exemple, une politique complète du livre incluant tout le Maroc et pas uniquement quelques zones triées sur le volet, ou encore des dispositifs démocratiques garantissant une liberté de la presse et des espaces de débats, si peu à la mode par les temps qui courent.
On dit que le diable se niche dans les détails. Hasardons-nous à penser, faute d’indices, que certains de ces derniers se cacheront dans les futurs programmes électoraux. J’ai bien dit, hasardons-nous…
