[Tribune] Football : le complot, ou l'impossible deuil de la défaite

Par Dr Hachem Tyal

Depuis l'élimination des Lions de l'Atlas, une même petite musique circule : et si tout cela avait été arrangé ? Il y a quelque chose de touchant, et de profondément humain, dans cette difficulté à accepter qu'une équipe ait simplement été meilleure que la nôtre.

Il y a des défaites qui se digèrent et des défaites qui restent en travers de la gorge. Celle-ci appartient à la seconde catégorie, non pas tant par le score que par tout ce qu’il venait réactiver. Un peuple entier avait recommencé à espérer, à se projeter, à se raconter une histoire où l’exploit de 2022 trouverait enfin sa suite logique. Et puis le réel est venu trancher, sec, sans égard pour le récit qu’on avait bâti autour de lui.

La déception se lit sur les visages des supporters réunis à Jazzablanca pour suivre le match Maroc-France.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Face à une telle brutalité, l’esprit cherche presque instinctivement une cause qui soit à sa mesure. Une défaite sportive, aussi douloureuse soit-elle, demeure un fait somme toute neutre à métaboliser. Une injustice orchestrée, en revanche, restaure quelque chose : elle redonne à l’événement une intentionnalité, un responsable, un scénario qu’on peut dénoncer plutôt qu’un simple constat qu’on doit encaisser.

Pourquoi le complot soulage plus qu’il n’explique

“Face à un événement qui blesse, l’appareil psychique dispose de deux issues : le hasard à accepter, ou la persécution à construire”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste

On aurait tort de réduire le recours à l’explication complotiste à une simple crédulité ou à un manque d’information. Ce mécanisme obéit à une logique psychique bien plus ancienne et bien plus universelle. Face à un événement qui blesse, l’appareil psychique dispose de deux issues. La première consiste à reconnaître le hasard, la contingence, la supériorité pure et simple de l’autre, ce qui suppose d’accepter une forme d’impuissance et, plus profondément encore, une remise en cause narcissique.

La seconde consiste à transformer cette impuissance en persécution, ce qui, paradoxalement, est plus supportable. Ce basculement obéit à un mécanisme précis, celui de la projection : l’hostilité qu’on ne peut tolérer de retourner contre soi, ni contre l’équipe qu’on aime, se trouve ainsi logée à l’extérieur, dans un ennemi qu’on peut haïr sans se haïr soi-même.

L’agressivité, plutôt que de rester à l’intérieur où elle abîmerait à la fois l’objet aimé et l’image de soi qui lui est attachée, se déplace vers un persécuteur qui, lui, peut être détesté sans reste et sans dommage pour le narcissisme. Être vaincu par plus fort que soi abîme l’amour-propre. Être victime d’un système hostile, puissant, organisé contre soi, préserve au contraire une forme de grandeur : on n’a pas perdu parce qu’on était inférieur, on a perdu parce qu’on dérangeait, parce qu’on faisait peur, parce qu’il fallait nous arrêter.

Le complot n’explique pas la défaite, il la réhabilite. Être vaincu par plus fort que soi abîme l’amour-propre. Être victime d’un système hostile préserve, au contraire, une forme de grandeur.

Le récit économique comme habillage rationnel

“Que le football soit traversé d’intérêts commerciaux, personne ne le contestera. Qu’un résultat sportif s’y trouve pour autant délibérément manipulé est une toute autre affaire, qui relève de la preuve et non de la vraisemblance narrative”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste

Ce qui rend ce type de théorie particulièrement efficace, c’est qu’elle s’habille toujours d’une rationalité apparente. On invoque les enjeux commerciaux du football mondial, le poids des sponsors, l’intérêt supposé des instances dirigeantes à voir progresser des nations au pouvoir d’achat plus élevé plutôt qu’une sélection africaine. L’argument semble tenir, il mobilise des chiffres, des intérêts identifiables, une logique de marché qui, elle, existe bel et bien. Mais c’est précisément cette part de vérité partielle qui rend le raisonnement dangereux : il emprunte à la réalité économique du football professionnel de quoi habiller une conclusion qui, elle, n’a rien à voir avec les faits du terrain.

Que le football soit une industrie traversée d’intérêts commerciaux considérables, personne de sérieux ne le contestera. Qu’un arbitrage, un tirage au sort ou un résultat sportif s’y trouve pour autant délibérément manipulé est une toute autre affaire, qui relève de la preuve et non de la vraisemblance narrative. Le glissement de l’un vers l’autre est précisément ce que la pensée, sous l’effet de la douleur, a besoin d’opérer.

Ce que le complot permet de ne pas regarder

Il y a également, dans cette tentation, quelque chose qui touche à l’image que l’on se fait de sa propre équipe. Dire que nos joueurs ont été manifestement en dessous de leurs moyens, presque comme s’ils l’avaient fait exprès, c’est une façon détournée de préserver leur valeur intrinsèque plutôt que d’admettre qu’ils ont, ce soir-là, rencontré plus forts qu’eux.

La déception se lit sur les visages des supporters réunis à Jazzablanca pour suivre le match Maroc-France.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

On ne supporte pas facilement l’idée que ceux en qui on a placé tant d’espoir aient pu, tout simplement, perdre un duel loyal. Il est alors plus confortable de supposer une consigne, une pression, un arrangement en coulisses, que d’admettre la mécanique la plus simple et la plus fréquente du sport de haut niveau : deux très bonnes équipes s’affrontent, et l’une est ce soir-là sensiblement supérieure à l’autre. Ce n’est pas glorieux à entendre, mais ce n’est pas non plus une humiliation ; c’est le sport.

Accepter le réel sans renoncer à la fierté

“Le deuil d’une défaite ne consiste pas à nier ce qui a existé, mais à accepter que cela se soit terminé autrement qu’on ne l’espérait”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste

Reconnaître la supériorité de l’adversaire n’efface en rien ce que cette équipe a accompli, ni la fierté légitime qu’elle continue de mériter. Le deuil d’une défaite, comme tout deuil, ne consiste pas à nier ce qui a existé, mais à accepter que cela se soit terminé autrement qu’on ne l’espérait, sans que cela vienne diminuer ce qui a été vécu.

C’est un travail lent, qui ne s’accomplit pas à la même vitesse chez tous : certains l’auront traversé avant le prochain match, d’autres porteront cette défaite plus longtemps, sous une forme ou sous une autre, sans que cela relève ni d’un échec ni d’une faiblesse particulière. Le complot, en ce sens, n’est pas tant une erreur de jugement qu’une étape du deuil, où la plupart ne s’attarderont qu’un temps avant de reprendre leur itinéraire de vie.


Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste. 

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