Malaise dans nos médias

Par Abdellah Tourabi

Tandis que les médias marocains s’évertuaient à répondre aux articles du quotidien français Le Monde consacrés au roi Mohammed VI, brandissant les règles de la déontologie et de l’éthique journalistique, une partie de notre presse nationale foulait aux pieds l’honneur et la réputation d’une actrice et influenceuse, arrêtée à la suite d’une plainte pour adultère. Pendant 48 heures, la jeune femme a été livrée en pâture, sacrifiée sur l’autel d’une audience avide de voyeurisme et de scandales. Finalement, l’actrice a été acquittée, mais le mal est fait. On imagine l’amusement des deux journalistes du Monde, à qui nous avons donné des leçons de morale et de déontologie.

La publication des articles du Monde et les réactions qu’ils ont suscitées ont mis en lumière la crise profonde que traverse la presse marocaine : une crise de contenu, de qualité et de liberté. À l’exception de quelques réponses pertinentes, la réaction d’une grande partie de nos médias nationaux tient davantage de la “harka virtuelle”. Une mobilisation épidermique et collective, qui a répondu à des articles, certes biaisés et dénués de révélations, par de triviales accusations de complot, d’ingérence et de manipulation par des forces occultes. Avec très peu d’analyse, de compréhension et de mise en perspective.

“La restriction progressive des libertés, l’intimidation économique de certains médias et les procès de journalistes ont fini par dévitaliser notre presse et la plonger dans sa crise actuelle”

Abdellah Tourabi

Nous avons également (re)découvert à quel point les espaces de liberté de la presse marocaine ont régressé. Sans adhérer au mythe d’un “âge d’or” de la presse indépendante du royaume, avec son panthéon chimérique de héros et de martyrs, force est de constater que les articles du Monde n’ont fait que recycler, en partie, des informations publiées dans la presse nationale il y a une dizaine d’années.

Grâce aux réseaux sociaux, les jeunes ont récemment appris que des médias marocains abordaient, il y a une décennie, des sujets aujourd’hui considérés comme tabous. Il n’était pas nécessaire, à l’époque, d’aller chercher dans la presse étrangère pour lire des articles et des enquêtes sur la monarchie, le monde des affaires, les services de sécurité, l’islam au Maroc ou la libéralisation de la société. Les journalistes connaissaient les lignes rouges et les limites à ne pas franchir, mais ils traitaient ces sujets avec professionnalisme, intégrité et sans agenda caché.

La restriction progressive des libertés, l’intimidation économique de certains médias et les procès de journalistes ont fini par dévitaliser notre presse et la plonger dans sa crise actuelle. Le résultat est ce que nous voyons aujourd’hui : un unanimisme stérile, l’érosion de la crédibilité des médias et l’apparition de nouveaux acteurs (comme le youtubeur Hicham Jerando) qui profitent du vide pour diffuser leurs messages.

“Avec une presse crédible et libre, des articles comme ceux du Monde seraient accueillis par un haussement d’épaules et non par la crispation et le psychodrame”

Abdellah Tourabi

L’épisode du Monde devrait nous renseigner sur la fragilité de la presse marocaine et notre incapacité à nourrir convenablement notre propre espace médiatique. Sans une presse indépendante, crédible et de qualité, nous vivrons dans une boucle alimentée par le buzz, les faits divers, le populisme et les attaques malveillantes. Nous serons toujours acculés à commenter la teneur des articles de la presse étrangère et à y réagir au lieu de produire un contenu audible et de bonne facture.

Nos responsables devraient faire leur cette magnifique formule de Beaumarchais : “Sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur”. La critique de bonne foi, argumentée et crédible, participe à renforcer les fondements démocratiques d’un pays, ainsi que ses institutions politiques et ses médias. Il ne faudrait pas y voir l’expression d’un manque de respect ou de loyauté. Avec une presse crédible et libre, des articles comme ceux du Monde seraient accueillis par un haussement d’épaules et non par la crispation et le psychodrame.

à lire aussi