Quand vous faites une recherche sur Google avec les mots clés “Rabat capitale mondiale du livre 2026’’, il n’y a que quatre articles qui s’affichent, si l’on exclut les reprises du communiqué officiel par l’Unesco en octobre 2024.

“Le Salon du livre de Rabat, qualifié de ‘consécration culturelle’, fait plutôt l’effet d’une promesse marketing loin de refléter la réalité d’un secteur à la traîne”
Juste après, vous pouvez lire quelques accroches vous invitant à découvrir la ville, désormais dans le top 5 des destinations touristiques mondiales. C’est, peut-être, en soi, révélateur que ce qui a été qualifié comme “consécration culturelle” fait plutôt l’effet d’une promesse marketing loin de refléter la réalité d’un secteur à la traîne, dans la joyeuse caravane des ICC (Industries culturelles et créatives).
Capitale mondiale du livre
Un titre accordé depuis 2001 pour reconnaître un projet global, comprenant des programmes avec des effets à long terme, pour la promotion du livre et de la lecture. En théorie. Quid de la réalité du terrain ?
Au Maroc, l’industrie du livre est, certes, mieux structurée que dans d’autres pays du continent mais elle est trop peu développée avec un marché toujours embryonnaire. Si elle bénéficie, par exemple, de subventions du ministère de la Culture sous forme d’aides à la publication, elle pâtit de tout un ensemble de difficultés.
Du compte rendu des Assises des ICC de 2019 au rapport de la Fédération des ICC de la CGEM en 2022 en passant par le rapport du CESE sur la lecture de 2020, des pages et des pages de rapports (tous accessibles en ligne pour les plus curieux.ses) pointent du doigt, entre autres : le manque de librairies dans toutes les régions et la prédominance des livres scolaires, le faible nombre de bibliothèques publiques et scolaires, la nécessité de renforcer la lecture à l’école dès le plus jeune âge, le manque de formations pour les acteurs de la chaîne du livre, le faible espace dédié aux livres dans les médias…
Le temps des constats est révolu mais celui de l’action politique, car c’est aussi, voire surtout, un sujet politique, n’est visiblement pas encore arrivé.
À une réelle politique livresque, la Direction du livre, relevant du ministère de la Culture, préfère les paillettes d’un événement qui promet de “renforcer la politique de proximité culturelle, par la création de nouvelles bibliothèques publiques, soutenir la politique de lutte contre l’analphabétisme… et dynamiser le secteur de l’édition en encourageant la professionnalisation de ce métier…” Comment parler de proximité culturelle alors que c’est la concentration culturelle qui semble de mise ? La désignation de la Capitale n’en est-elle pas ipso facto la preuve ?
Concentration VS démocratisation
Que voulons-nous exactement ? Faire d’une ville, et de ses cités avoisinantes, l’objet d’attentions diverses et d’investissements exceptionnels pendant un ou deux ans ou penser à la place du secteur du livre dans le pays ? Penser le livre comme étant un indispensable ou un luxe dont l’accès, matériel mais aussi géographique, resterait réservé à des privilégié.e.s ? Penser le livre pour tous les Marocains et toutes les Marocaines ou pour celles et ceux qui habitent des villes comme Rabat, Casablanca ou Tanger ?
C’est un choix à faire. Et ce sont deux visions différentes du Livre en particulier et de la Culture en général. La première continue dans sa centralité et sa concentration et la seconde induit la démocratisation culturelle et la revendication de droits culturels.
“Une politique du livre ne doit pas se restreindre à de grandes manifestations qui oublient que le Maroc n’est pas uniquement le microcosme de Rabat-Casablanca”
Toute la raison d’être d’une politique du livre est de ne pas se restreindre à organiser de grandes manifestations, qui ont certes leur importance et leur public, mais qui oublient souvent que le Maroc n’est pas uniquement le microcosme de Rabat-Casablanca et ses environs. Toutes les régions de ce pays devraient avoir accès aux livres, comme à l’éducation et à la santé.
Rabat aura une programmation, riche, promet-on avec des bibliothèques mobiles, des ateliers et des concours de lecture, etc. Bonne nouvelle, excellente même ! Mais cela va-t-il aider le secteur de l’édition ? Peu probable… malgré l’annonce de l’organisation des énièmes Assises, cette fois-ci baptisées Assises du livre et de la lecture, pour “adopter un ensemble de recommandations qui auront été élaborées par des professionnels”. Spoiler alerte : le nombre de rapports va encore augmenter… pour des constats déjà connus.
“Priorité” non prioritaire
Le secteur du livre n’est pas une priorité. Douloureuse mais évidente réalité !
Il est mis en avant lors de l’événement, de mieux en mieux organisé, qui engendre aujourd’hui le plus de visiteur.se.s pour le livre, le Salon international de l’édition et du livre (SIEL). À cette occasion, les articles de presse foisonnent, les auteur.rice.s publient leurs ouvrages, des conférences/rencontres ont lieu, les maisons d’édition font leurs meilleures ventes de l’année. C’est l’équivalent marocain d’une rentrée littéraire à la française. Magnifique ! Et après ? Que se passe-t-il une fois que les stands sont démontés ? Pas grand-chose. Des salons régionaux tentent de perdurer, bon an mal an.
Même le tout jeune forum des ICC de la Fondation Hiba, dont la 3e édition s’est déroulée ce mois de décembre, ne semble pas trouver le livre assez intéressant pour lui dédier un focus sectoriel… à la veille d’une année censée célébrer le livre. Il s’agit peut-être d’une omission, loin d’être anodine.
Vous avez dit “formation” ?
Comment croire qu’un secteur d’activité est important quand l’absence de formations aux métiers du livre n’offusque personne, pas même le ministère de tutelle ? Or, vous ne construisez pas un secteur sans formation préalable, c’est un élément incontournable pourtant négligé jusque dans les toutes récentes Cités des métiers et des compétences.
Et si certaines initiatives éparses existent (comme le programme Taqafiat, lancé par HEM, l’AUF et l’IFM, ou le Master exécutif des métiers de l’écrit de l’IUR), elles ne remplacent pas, pour autant, un cursus complet ouvert aux personnes voulant exercer des métiers comme bibliothécaire, éditeur.rice, assistant.e d’édition, libraire, maquettiste, lecteur.rice correcteur.rice, directeur.rice artistique, illustrateur.rice, iconographe… et j’en passe.
Car oui, les besoins sont nombreux et la professionnalisation manque cruellement. Et ce ne sont pas les quelques formations programmées, par le ministère de la Culture, pendant les salons du livre, qui arriveront à en pallier les lacunes.
Une affaire de volonté
Je sais qu’il est de bon ton, ces derniers temps, de miser sur la start-up nation mais le livre en particulier, ou la culture en général, ne sont pas des produits de consommation. J’aime à croire que ces droits culturels, dans le cadre de ce qu’on appelle un État social (un vrai !), sont aussi importants sous nos cieux qu’ailleurs. La nomination de Rabat comme capitale mondiale du livre en 2026 entraînera-t-elle une mobilisation collective, un sursaut en faveur d’un écosystème qualifié, depuis de trop nombreuses années, de “secteur en pleine restructuration” ? Espérons-le…
Non que le pessimisme soit de rigueur mais tant que la culture ne sera perçue que comme un outil de soft power ou un levier d’exacerbation d’une identité excluante ou enfermante ; tant qu’elle ne sera pas considérée comme indispensable à nos sociétés, tant qu’elle ne concernera pas toutes les populations quelles que soient leurs zones d’habitation ou leurs classes sociales… il est difficile de baigner dans l’optimisme béat ! N’est-ce pas le philosophe Alain qui écrivait : “Le pessimisme est affaire d’humeur, l’optimisme est affaire de volonté”. Rendez-vous en 2026 !
Loubna Serraj est une éditrice, romancière et podcasteuse marocaine qui a d’abord travaillé dans le marketing et la communication avant de se consacrer à l’écriture et à l’édition. Son premier roman, Pourvu qu’il soit de bonne humeur (La Croisée des Chemins, 2020 ; Au Diable Vauvert, 2021) a été lauréat du Prix Orange du Livre en Afrique 2021, du Prix Littéraire des Jeunes de Marrakech et du Prix des jeunes pour le roman marocain d’expression française. Le deuxième, Effacer (La Croisée des Chemins, 2023 ; Au Diable Vauvert, 2024), aborde de multiples facettes de l’effacement, de l’identité et du regard des autres. En 2025, elle a créé un podcast littéraire, baptisé En Roue Livres!, produit par le studio Les Bonnes Ondes et disponible sur toutes les plateformes d’écoute.
