Le Maroc poursuit depuis plus de deux décennies une trajectoire d’industrialisation qui transforme progressivement son économie. Les infrastructures se modernisent, les écosystèmes industriels se consolident, les investissements productifs se diversifient et l’intégration du Royaume dans les chaînes de valeur mondiales s’affirme.
“Le défi n’est plus seulement de produire davantage. Il est de permettre à un plus grand nombre de Marocains de vivre de leur travail”
Le classement publié par la Banque africaine de développement, qui situe aujourd’hui le Maroc parmi les économies industrielles les plus avancées du continent, vient reconnaître cette dynamique. Cette évolution est encourageante. Mais elle ne doit pas masquer une autre réalité. Au moment même où l’appareil productif se renforce, le chômage des jeunes demeure l’une des principales fragilités du pays. Plus paradoxal encore, plusieurs secteurs peinent à recruter alors qu’une partie importante de la jeunesse reste durablement éloignée de l’emploi.
Ce contraste mérite d’être regardé avec lucidité. Il montre qu’une économie peut gagner en compétitivité sans résoudre, pour autant, la question centrale du travail. Le défi n’est donc plus seulement de produire davantage. Il est de permettre à un plus grand nombre de Marocains de vivre de leur travail.
Pourquoi l’industrie crée moins d’emplois
Cette situation n’est pas propre au Maroc. Elle traduit une transformation profonde de l’économie mondiale.
Pendant près de deux siècles, le développement suivait une trajectoire relativement simple. La modernisation de l’agriculture libérait de la main-d’œuvre, l’industrie l’absorbait, puis les services prenaient progressivement le relais. Cette séquence a accompagné l’émergence des grandes classes moyennes dans les pays aujourd’hui développés.
“L’industrie n’assure plus, à elle seule, la fonction d’ascenseur social qu’elle a longtemps remplie”
Aujourd’hui, cette mécanique change de nature. L’agriculture se mécanise, l’industrie se robotise et l’intelligence artificielle automatise un nombre croissant de tâches. Les gains de productivité continuent de progresser, mais les créations d’emplois ne suivent plus le même rythme.
L’industrie demeure indispensable. Elle crée de la richesse, soutient l’innovation, renforce les exportations et améliore la compétitivité. Mais elle n’assure plus, à elle seule, la fonction d’ascenseur social qu’elle a longtemps remplie. C’est cette rupture qui oblige à repenser les politiques de l’emploi.
Dani Rodrik : penser l’après-industrie

L’économiste Dani Rodrik, professeur à Harvard, est l’un des principaux spécialistes des stratégies de développement. Ses travaux sur la “désindustrialisation prématurée” ont profondément renouvelé la réflexion sur les économies émergentes.
Son constat est simple. De nombreux pays voient leur industrie gagner en productivité tout en perdant sa capacité à absorber massivement la main-d’œuvre. L’industrie continue de créer davantage de richesse, mais beaucoup moins d’emplois par unité de croissance.
Cette analyse ne remet nullement en cause la politique industrielle. Elle rappelle simplement qu’elle ne peut plus, à elle seule, répondre au défi de l’emploi. Elle doit désormais être complétée par un second moteur de développement.
Tous les services ne répondent pas au même défi
C’est ici qu’il convient de distinguer deux réalités souvent confondues.
Le Maroc a déjà engagé avec succès une première révolution des services. L’offshoring, les centres de relation client, le développement informatique, les métiers du numérique ou encore le tourisme constituent aujourd’hui de véritables filières d’exportation. Elles créent de la valeur, génèrent des devises, offrent des emplois qualifiés et renforcent l’ouverture internationale du Royaume. Cette dynamique doit naturellement être poursuivie. Mais elle ne répond qu’à une partie du défi de l’emploi.
Ces secteurs recrutent principalement des jeunes disposant d’un niveau de qualification élevé, maîtrisant les outils numériques et, souvent, plusieurs langues étrangères. Ils offrent des perspectives à une partie de notre jeunesse, mais restent difficilement accessibles à beaucoup de jeunes peu qualifiés, notamment ceux issus du monde rural ou sortis précocement du système scolaire.
Par ailleurs, plusieurs métiers des services exportables sont eux-mêmes exposés aux progrès de l’intelligence artificielle. Les tâches les plus routinières des centres de relation client ou du traitement de données seront progressivement automatisées. Ces filières devront monter en gamme, mais elles ne pourront pas, à elles seules, absorber les centaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. C’est pourquoi il faut désormais regarder un autre gisement d’emplois : les services non échangeables.
L’industrialisation des services : une nouvelle frontière
Les services non échangeables répondent à des besoins locaux. Ils reposent sur la présence humaine, la proximité et la confiance. Ils concernent les métiers du soin, de l’accompagnement des personnes âgées, de la petite enfance, de la maintenance, de la rénovation, des services urbains, de l’artisanat qualifié, de la logistique du dernier kilomètre ou encore des services aux familles. Ces activités ne peuvent être ni délocalisées ni remplacées entièrement par un robot ou un algorithme.

C’est probablement là que se trouve l’un des plus importants réservoirs d’emplois des prochaines décennies. Industrialiser les services ne consiste pas à construire des usines de services. Il s’agit d’organiser des métiers qui existent déjà mais demeurent dispersés, insuffisamment qualifiés, faiblement financés et rarement reconnus. Industrialiser les services, c’est structurer des filières, former les professionnels, certifier les compétences, financer les activités, numériser les pratiques, labelliser la qualité et construire de véritables parcours professionnels.
Autrement dit, il s’agit de donner aux métiers de proximité le niveau d’organisation que le Maroc a progressivement construit pour ses filières industrielles. L’industrie produit des biens. Les services de proximité produisent de la qualité de vie. Leur complémentarité peut devenir l’un des moteurs d’une prospérité durable.
Convertir l’informel plutôt que le combattre
Cette transformation ne se produira pas spontanément. Elle suppose une véritable stratégie publique. Le premier changement est peut-être culturel. Depuis des années, nous cherchons à combattre l’informel. Or cette approche atteint aujourd’hui ses limites. L’informel n’est pas seulement un problème ; il représente aussi un immense vivier d’activités, de savoir-faire et d’initiatives.
“Le véritable enjeu n’est pas de supprimer l’informel, mais de construire des passerelles vers le formel”
Le véritable enjeu n’est donc pas de supprimer l’informel, mais de construire des passerelles vers le formel. La formalisation doit devenir un parcours progressif, fondé sur des incitations positives plutôt que sur des sanctions. Elle doit offrir des contreparties concrètes : une protection sociale effective, un accès au crédit, à la commande publique, à la formation et à un environnement juridique sécurisé.
Dans cette perspective, le statut d’auto-entrepreneur mérite d’être repensé. Il devrait devenir la première étape d’un véritable parcours de professionnalisation, permettant, grâce à la formation et à la validation des acquis de l’expérience, d’accéder progressivement à l’artisanat qualifié, à la création d’entreprise puis, demain, à la création d’emplois.
Former les compétences de demain
L’industrialisation des services ne pourra réussir sans une profonde transformation de notre système de formation. Le véritable enjeu n’est plus seulement de délivrer des diplômes. Il est de construire des compétences, d’accompagner des parcours professionnels et de permettre à chacun d’évoluer tout au long de sa vie active.
“Les métiers techniques ne constituent pas une voie de relégation ; ils sont appelés à devenir des métiers de compétence, de responsabilité et d’avenir”
Les métiers techniques retrouveront une place centrale dans l’économie de demain. Plombiers, électriciens, frigoristes, techniciens des énergies renouvelables, spécialistes de la maintenance, aides à domicile, auxiliaires de vie, artisans qualifiés ou professionnels des services à la personne exerceront des métiers dont la demande ne cessera de croître.
Il est temps de changer le regard porté sur ces professions. Elles ne constituent pas une voie de relégation ; elles sont appelées à devenir des métiers de compétence, de responsabilité et d’avenir.
Cette évolution suppose également de reconnaître l’expérience acquise sur le terrain. La validation des acquis de l’expérience doit devenir un véritable levier de promotion sociale. Un artisan confirmé doit pouvoir reprendre une formation, devenir technicien, technicien supérieur, voire ingénieur, sans avoir à recommencer son parcours depuis le début.
L’Allemagne en apporte une illustration convaincante. La majorité des actifs qualifiés est issue de la formation professionnelle, grâce à des passerelles permanentes entre l’entreprise, la qualification et l’enseignement supérieur. Le Maroc n’a pas vocation à reproduire ce modèle à l’identique. En revanche, il gagnerait à s’en inspirer pour construire une voie marocaine de l’excellence professionnelle.
Les territoires au cœur de l’industrialisation des services
Une telle transformation ne pourra pas être conduite uniquement depuis l’administration centrale. Elle devra prendre appui sur les territoires. La loi organique relative aux régions a fait de celles-ci les chefs de file du développement économique. Cette responsabilité leur donne vocation à coordonner les acteurs du développement territorial : communes, provinces, universités, centres de formation, entreprises, chambres professionnelles et services déconcentrés de l’État.
C’est à cette échelle que pourront être identifiés les métiers en tension, les besoins des entreprises, les nouvelles activités de proximité et les formations adaptées. Les régions devront devenir les véritables architectes de cette nouvelle économie des services.
À l’État de fixer les orientations, de réformer le cadre législatif, d’organiser la protection sociale et de créer les incitations nécessaires. Aux régions de coordonner les filières, de rapprocher les besoins économiques des capacités de formation et d’accompagner l’émergence de nouveaux métiers. Aux provinces et aux communes de mettre en œuvre les politiques de proximité. Aux entreprises d’investir, de former, d’innover et de structurer les filières.
C’est ainsi que pourront émerger, dans les territoires, de véritables écosystèmes de services, comme le Maroc a su bâtir, depuis vingt ans, ses écosystèmes industriels.
Le troisième chantier du développement marocain
Cette réflexion ne constitue ni une remise en cause de la politique industrielle, ni une critique des services exportables. Le Maroc doit poursuivre ses efforts d’industrialisation. Il doit également continuer à développer l’offshoring, le tourisme, le numérique et l’ensemble des activités tournées vers les marchés internationaux. Mais cela ne suffira pas.
“Après l’industrie et les services exportables, il est temps de faire des services de proximité un pilier à part entière de notre stratégie de développement”
Le véritable défi consiste désormais à ouvrir un troisième chantier. Après l’industrie et les services exportables, il est temps de faire des services de proximité un pilier à part entière de notre stratégie de développement.
Parce qu’ils répondent à des besoins qui vont croître avec le vieillissement de la population, l’évolution des modes de vie et la transformation des territoires. Parce qu’ils ne peuvent être ni délocalisés ni remplacés entièrement par les technologies.
Et parce qu’ils sont les mieux placés pour offrir des perspectives à une jeunesse nombreuse, souvent peu qualifiée, qui ne trouvera pas spontanément sa place dans les filières industrielles ou les services d’exportation. Le Maroc a consacré les vingt dernières années à construire les infrastructures physiques de son développement : ports, autoroutes, lignes ferroviaires, zones industrielles, plateformes logistiques.
Les vingt prochaines devront être celles des infrastructures du travail : formation, certification, financement, protection sociale, structuration des filières, reconnaissance des compétences et accompagnement des parcours professionnels. Ce chantier sera sans doute moins spectaculaire qu’une nouvelle usine ou qu’un nouveau port. Il pourrait pourtant être le plus décisif. L’industrie produit des biens. Les services de proximité produisent de la qualité de vie.
Après l’économie de l’investissement, le Maroc est appelé à construire une véritable économie du travail. C’est peut-être là le prochain chapitre de son développement.
Mohamed Abdi est expert en politique publique.
