[Tribune] Casablanca, Rabat, Tanger... cette fatigue physique et mentale que nos villes fabriquent

Par Youssef El Hamaoui

Dans nos métropoles marocaines en perpétuelle effervescence, l'épuisement est devenu un mal ordinaire, banalisé, presque invisible. Le Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre, met des mots sur ce que des millions d'urbains vivent sans pouvoir le nommer : une fatigue qui n'est ni paresse ni fragilité, mais la réponse physiologique d'un cerveau confronté, chaque jour, à des environnements qui exigent trop — et ne rendent rien.

Vous vous réveillez fatigué. Pas à cause d’une mauvaise nuit — vous avez dormi. Mais quelque chose dans votre corps sait déjà ce qui attend : le trajet, le bruit, les notifications, la journée qui commence avant même de commencer. Ce que vous ressentez a un nom, une neurobiologie, et des causes structurelles. Il est temps qu’on en parle.

Il est sept heures du matin à Casablanca. Le réveil n’a pas encore sonné que le téléphone vibre déjà : un message du groupe WhatsApp professionnel, une notification, un mail marqué urgent. Le café chauffe. Les enfants doivent être prêts dans vingt minutes.

La journée n’a pas commencé. L’épuisement, lui, est déjà là.

Ce n’est pas une question de paresse, ni de manque de volonté. C’est quelque chose que j’observe chaque semaine en consultation, sous des formes différentes, avec des visages différents. Des cadres de Rabat qui n’arrivent plus à dormir. Des jeunes professionnels de Tanger qui décrivent un vide intérieur qu’ils n’arrivent pas à nommer. Des parents casablancais qui rentrent le soir avec l’impression d’avoir déjà tout donné — et qui n’ont plus rien à offrir à ceux qu’ils aiment.

“Nos grandes villes sont devenues, pour une part croissante de leurs habitants, des environnements qui épuisent structurellement. Non pas par malveillance, par accumulation”

Professeur Youssef El Hamaoui

Ce n’est pas un ressenti marginal. Selon la plus grande enquête nationale de santé mentale réalisée au Maroc par le ministère de la Santé et l’OMS auprès de 5 498 personnes, près d’un Marocain sur deux (48,9 %) a présenté au cours de sa vie au moins un trouble mental. La prévalence de l’épisode dépressif majeur atteignait 26,5 % et celle de l’anxiété généralisée 9,3 %. Des chiffres qui placent la santé mentale au rang des premières urgences de santé publique — et qui, pour une large part, se construisent dans le quotidien urbain.

Nos grandes villes sont devenues, pour une part croissante de leurs habitants, des environnements qui épuisent structurellement. Non pas par malveillance, par accumulation.

Un cerveau mal équipé pour la métropole moderne

Le cerveau humain, dans sa structure profonde, n’a pas évolué pour la densité permanente, le bruit continu et l’hyperstimulation des métropoles modernes. Il a été façonné sur des millions d’années pour un environnement fait de rythmes, d’alternances et de silences.

Ce que nos villes lui proposent est radicalement différent. Le bruit de fond permanent — klaxons, chantiers, flux sonore des centres commerciaux — sollicite en continu le système nerveux, qui doit traiter, filtrer, hiérarchiser sans relâche. Ce travail est invisible. Mais il a un coût réel, cumulatif, que le corps paie chaque jour sans que l’on s’en rende compte.

La Revue systématique sur le bruit urbain et la santé mentale de l’Université de Malta conclut qu’environ 25 % de la population des grandes villes rapporte une dégradation de sa qualité de vie liée au bruit, et que 5 à 15 % souffrent de troubles du sommeil directement imputables à l’environnement sonore nocturne. Dans nos métropoles marocaines, aucune donnée équivalente n’a encore été publiée — mais les patients que je reçois décrivent quotidiennement ces mêmes réalités.

“Sur l’autoroute Rabat-Casablanca ou dans les artères de Casablanca, des dizaines de milliers de personnes passent chaque matin entre une et deux heures dans leur voiture. Ce temps n’est pas du repos : c’est du stress en suspension”

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre

Les embouteillages en sont l’autre dimension. Sur l’autoroute Rabat-Casablanca ou dans les artères de Casablanca, des dizaines de milliers de personnes passent chaque matin entre une et deux heures dans leur voiture. Ce temps n’est pas du repos : c’est du stress en suspension. Le corps est immobile, mais le système nerveux est en alerte — anticipant, s’impatientant, calculant. On arrive au travail déjà entamé.

Rabat et la pression silencieuse de la performance

Rabat a quelque chose de particulier. Une tension feutrée, presque invisible, que l’on finit par sentir sur les visages dans les couloirs des administrations, dans les salles de réunion, dans les cafés du Agdal où l’on parle de carrières et de concours tout en déjeunant.

C’est une ville de performance silencieuse. La pression de réussir, d’avancer, d’être à la hauteur — professionnellement, socialement, familialement — est constante et diffuse. Les patients que je reçois de Rabat décrivent souvent la même chose : une fatigue qui ne ressemble pas à une fatigue physique. Plutôt un épuisement du jugement, de la décision, de la concentration. Le cerveau a trop longtemps fonctionné sous pression, sans espace de récupération réelle.

Le week-end ne repose plus vraiment. On répond aux mails le samedi matin. On prépare mentalement la réunion du lundi pendant le déjeuner du dimanche. Les frontières entre travail et vie personnelle se sont dissoutes — et avec elles, les moments où le cerveau pouvait souffler. Une étude de l’OMS (2021) estimait que le surmenage professionnel était responsable de 745 000 décès annuels dans le monde par accident vasculaire cérébral et cardiopathie ischémique. L’épuisement chronique n’est pas une métaphore : c’est une donnée de santé publique.

Casablanca et l’épuisement de la densité

Casablanca est une ville qui ne s’arrête jamais. C’est ce qui fait sa vitalité — et ce qui épuise ses habitants.

“La solitude paradoxale des grandes villes est particulièrement visible à Casablanca. On peut vivre dans un immeuble depuis trois ans sans connaître le prénom de son voisin de palier”

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre

Le Maroc est aujourd’hui un pays majoritairement urbain : selon l’OCDE (2024), 65,2 % de la population vit en zone urbaine, contre 38 % seulement en 1975. Ces villes concentrent 80 % de l’activité économique et 75 % des emplois — ce qui signifie aussi 75 % de la pression, du bruit, des trajets et de la compétition quotidienne.

La solitude paradoxale des grandes villes est particulièrement visible à Casablanca. On peut vivre dans un immeuble depuis trois ans sans connaître le prénom de son voisin de palier. On peut être entouré de milliers de personnes dans une rue et se sentir profondément seul. Cette solitude-là — non pas l’isolement physique, mais l’absence de lien réel dans la masse — est l’une des grandes souffrances psychiques contemporaines.

De nombreuses études montrent qu’un meilleur accès aux espaces verts est associé à une diminution significative du risque de dépression et à une amélioration du bien-être psychologique. Nos grandes villes marocaines, où le béton domine et les parcs se raréfient, privent structurellement leurs habitants de cet amortisseur.

Tanger entre deux vitesses

Tanger vit une transformation sans précédent dans son histoire récente. En moins d’une décennie, la ville a muté économiquement, démographiquement, géographiquement. De nouvelles zones d’activités, des flux migratoires internes importants, un rythme de vie qui s’est considérablement accéléré.

“Nos grandes villes marocaines, où le béton domine et les parcs se raréfient, privent structurellement leurs habitants d’un amortisseur au mal-être pyschologique”

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre

Cette transformation est une chance économique réelle. Mais elle produit aussi une tension psychique que l’on commence à mesurer. Des populations venues de régions au rythme plus lent se retrouvent projetées dans une cadence urbaine qu’elles n’ont pas eu le temps d’apprivoiser. Des jeunes qui travaillent dans des zones industrielles modernes et rentrent dans des quartiers dont les infrastructures n’ont pas suivi. Un décalage entre l’accélération extérieure et le temps intérieur qui résiste, et ce décalage a un coût. Psychique, émotionnel, relationnel.

Le sommeil : premier indicateur, dernier sacrifice

Les troubles du sommeil sont devenus l’un des symptômes les plus fréquents que je rencontre en consultation. Les données marocaines sont désormais disponibles : une étude publiée en 2025 dans la revue Sleep Epidemiology, menée sur 1 010 adultes dans sept régions du Maroc, révèle que 30,2 % souffrent d’insomnie, 17,9 % de somnolence diurne excessive, et 49,1 % d’autres formes de troubles du sommeil. La région Rabat-Salé-Kénitra enregistrait les niveaux les plus préoccupants.

Le bruit nocturne — circulation résiduelle, voisins, bruits de la rue — perturbe les cycles de sommeil même chez ceux qui pensent bien dormir. Un sommeil léger, fragmenté, insuffisant ne permet pas la récupération dont le cerveau a besoin : mémoire, régulation émotionnelle, restauration neurologique. On se réveille fatigué. On tient grâce au café. On finit la journée à bout.

Le téléphone posé sur la table de nuit aggrave tout. La lumière des écrans retarde la sécrétion de mélatonine. Les notifications — même silencieuses — maintiennent une partie du cerveau en état de veille partielle. Le dernier message consulté à minuit, le premier envoyé à six heures du matin. Entre les deux, le cerveau n’a jamais vraiment lâché.

Stress chronique : quand le corps finit par parler

Ce que le corps finit par produire, à terme, c’est un stress chronique. Pas le stress aigu, ponctuel, celui qui mobilise face à un danger précis et se dissipe. Le stress chronique, lui, est silencieux, insidieux. Il s’installe progressivement, élève durablement le taux de cortisol, fragilise le système immunitaire, augmente l’irritabilité et érode la capacité de concentration et de plaisir.

“La dépression n’arrive pas de nulle part. Elle s’est construite pendant des mois, parfois des années, dans le silence d’une vie urbaine trop pleine”

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre

Sur le plan biologique, une exposition prolongée au stress entraîne des modifications mesurables du cerveau — notamment dans les régions impliquées dans la mémoire, la régulation émotionnelle et la gestion de l’anxiété. Ce ne sont pas des métaphores : ce sont des changements documentés par l’imagerie cérébrale.

Et un jour, le système déborde, sous forme de burn-out, d’anxiété généralisée, ou de dépression qui semble arriver de nulle part. Elle n’arrive pas de nulle part. Elle s’est construite pendant des mois, parfois des années, dans le silence d’une vie urbaine trop pleine.

La comparaison sociale permanente

Les réseaux sociaux ont ajouté une couche supplémentaire à cet épuisement. Dans les villes marocaines — comme partout dans le monde — Instagram et TikTok ont transformé le regard que l’on porte sur sa propre vie. On se compare en permanence. Aux voyages que l’on ne fait pas. Aux appartements que l’on ne peut pas s’offrir. Au mode de vie de gens que l’on ne connaît pas, mais dont l’existence paraît toujours plus légère, plus réussie, plus désirable.

Des recherches publiées dans le Journal of Social and Clinical Psychology ont établi un lien de causalité — et non de simple corrélation — entre l’usage intensif des réseaux sociaux et l’augmentation des symptômes dépressifs. Trente, quarante, soixante minutes par soir à se confronter à des vies idéalisées use progressivement l’estime de soi. À la manière d’une érosion : imperceptible au quotidien, considérable sur la durée.

Ce que ralentir signifie vraiment

Je n’ai pas de solution miracle à proposer. Je ne crois pas aux formules simples appliquées à des situations complexes.

Mais j’observe ce qui se passe chez les patients qui vont mieux. Ce n’est presque jamais le résultat d’un grand changement spectaculaire. C’est l’accumulation de petites décisions de récupération. Ne plus répondre aux messages professionnels après vingt heures. Marcher vingt minutes sans téléphone. Passer un repas en famille sans que personne ne consulte un écran. Retrouver, quelque part dans la semaine, un espace de silence volontaire.

Ces décisions semblent insignifiantes. Elles ne le sont pas. Elles disent au système nerveux qu’il peut relâcher — qu’il n’est pas constamment en danger, qu’il existe des moments où la vigilance peut se déposer. Le corps sait récupérer. Encore faut-il lui en laisser la possibilité. Ralentir n’est pas du luxe. C’est de la physiologie.

Ce que nos villes nous doivent

Il y a une dimension collective dans tout cela qu’il serait malhonnête d’ignorer.

“Les individus ne peuvent pas être seuls responsables de leur santé mentale dans des environnements qui ne leur laissent aucun espace pour respirer”

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre

Les individus ne peuvent pas être seuls responsables de leur santé mentale dans des environnements qui ne leur laissent aucun espace pour respirer. Une ville qui manque d’espaces verts accessibles, qui pousse ses habitants à passer une à deux heures par jour dans des embouteillages, qui densifie sans prévoir les lieux de socialisation et de calme, produit structurellement de la souffrance psychique. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix d’aménagement. Et c’est un enjeu de santé publique que nos décideurs ne peuvent plus se permettre d’ignorer.

Mais en attendant que les politiques urbaines évoluent — et elles doivent évoluer —, il y a quelque chose que chacun peut commencer à faire : reconnaître que sa fatigue est réelle. Qu’elle n’est pas une faiblesse de caractère. Qu’elle est la réponse normale d’un être humain à un environnement qui exige trop, tout le temps, sans pause.

Nommer ce qu’on vit, c’est déjà commencer à le traverser autrement.

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