[Tribune] Ados marocains sous pression : la santé mentale dont on ne parle pas 

Par Youssef El Hamaoui

Il révise jusqu'à minuit, sourit au petit-déjeuner, et pleure seul dans sa chambre le soir. Elle a dix-sept ans, des notes qui rassurent tout le monde, et une angoisse que personne ne voit. Derrière les apparences de la réussite, beaucoup d'adolescents marocains portent aujourd'hui un poids dont ils ne parlent à personne. Il est temps qu'on en parle pour eux. 

Elle s’appelait — je dirai simplement — S. Dix-sept ans, terminale scientifique, mention attendue par toute une famille qui avait mis ses espoirs dans son parcours. Quand elle est entrée dans mon  cabinet, sa mère m’avait dit en aparté : “Elle est juste un peu stressée par le bac. Ça va passer.” 

Professeur Youssef El Hamaoui, psychiatre à Casablanca.

Elle avait attendu que la porte se ferme. Puis elle avait regardé ses mains. Et elle m’avait dit, très doucement, qu’elle ne dormait plus vraiment depuis quatre mois. Qu’elle se réveillait à trois heures du matin avec le cœur qui battait fort pour rien. Qu’elle avait commencé à éviter de manger le matin parce qu’elle avait la nausée. Que certains jours, elle avait l’impression que tout ce qu’elle faisait ne servait à rien — et que personne dans sa famille ne pourrait comprendre ça : “Ils ont tellement sacrifié pour moi. Je ne peux pas leur dire que je n’y arrive plus”. 

“Chez des garçons brillants et des filles exemplaires. Chez des enfants de familles aisées et de familles modestes. La souffrance adolescente ne choisit pas son adresse”

Youssef El Hamaoui, psychiatre

Cette phrase, je l’ai entendue sous des formes différentes des dizaines de fois. Chez des garçons brillants et des filles exemplaires. Chez des enfants de familles aisées et de familles modestes. Dans des familles très présentes et dans des familles absentes. La souffrance adolescente ne choisit pas son adresse.

L’adolescence : une période de grande vulnérabilité psychique 

L’adolescence n’est pas simplement une étape difficile à traverser. C’est une période de transformation neurobiologique profonde, aussi intense que les premières années de vie. 

Le cerveau de l’adolescent est en pleine reconfiguration. Les connexions neuronales se réorganisent massivement. Le système limbique — siège des émotions, des impulsions, de la recherche de sensations — est en pleine effervescence, tandis que le cortex préfrontal, qui gère le contrôle, la régulation émotionnelle et la prise de recul, est encore loin d’être mature. 

Ce déséquilibre n’est pas un défaut de caractère. C’est de la biologie. Il explique pourquoi les adolescents vivent les émotions avec une intensité que les adultes ont souvent oublié ressentir. Pourquoi une humiliation en classe peut sembler une catastrophe absolue. Pourquoi une rupture amicale peut faire l’effet d’un effondrement. Pourquoi la pression accumulée peut, un jour, tout faire déborder sans que rien ne l’ait annoncé. 

Dans ce contexte de grande sensibilité, ajouter une pression scolaire intense, des attentes familiales élevées, une comparaison sociale permanente amplifiée par les réseaux sociaux, c’est demander à  un système déjà en tension de supporter encore davantage. 

Beaucoup y arrivent. Certains, en silence, s’y noient.

La pression silencieuse : ce que les parents ne voient pas toujours 

Il y a quelque chose de particulier dans la souffrance adolescente marocaine contemporaine : elle est souvent parfaitement dissimulée.

“Les adolescents ont appris, très tôt, que certaines choses ne se disent pas. Alors ils sourient. Ils répondent ‘ça va’. Et la nuit, dans leur chambre, ils font défiler leurs angoisses seuls”

Youssef El Hamaoui, psychiatre

Ces adolescents ont appris, très tôt, que certaines choses ne se disent pas. Que les parents ont travaillé dur. Que les sacrifices sont réels. Que décevoir n’est pas une option. Alors ils sourient. Ils répondent “ça va” quand on leur demande. Ils maintiennent leurs notes. Ils participent aux repas de famille. Et la nuit, dans leur chambre, ils font défiler leurs angoisses seuls.

Ce double registre — la façade fonctionnelle et le monde intérieur qui s’effrite — est épuisant à maintenir. Et c’est lui, souvent, qui finit par craquer. Pas de façon spectaculaire, pas toujours. Parfois juste une fatigue qui ne passe plus. Un repli progressif. Des amis qu’on voit de moins en moins. Un appétit qui disparaît. Un sourire qui sonne creux.

Des parents aimants, attentifs, présents peuvent passer à côté. Non par négligence mais parce que leur enfant a appris à les protéger de sa propre souffrance.

Les réseaux sociaux et la comparaison permanente 

Il faut parler des réseaux sociaux. Pas de façon simpliste — ils ne sont pas uniquement néfastes, et  certains adolescents y trouvent des communautés précieuses, des espaces d’expression, parfois  même du soutien. 

Mais pour un adolescent déjà fragilisé, Instagram et TikTok peuvent devenir un terrain de  souffrance supplémentaire. 

La comparaison y est permanente, automatique, souvent inconsciente. On voit les corps des autres retouchés, filtrés, mis en scène. On voit les réussites — les voyages, les amis, les fêtes. On voit les vies qui semblent légères, libres, enviables. Et on confronte tout cela à sa propre réalité — les révisions, la pression, la chambre, la fatigue. 

Le résultat est une équation toujours perdante. Parce qu’on compare son intérieur — avec ses doutes, ses peurs, ses jours sans — aux extérieurs soigneusement sélectionnés des autres. Et on en sort avec le sentiment, diffus mais persistant, de ne pas être assez. Pas assez beau, pas assez libre, pas assez heureux, pas assez réussi. 

Certains adolescents passent deux, trois, quatre heures par nuit sur leurs téléphones — pas par plaisir, mais par une forme d’anesthésie émotionnelle. Les écrans deviennent une façon de ne pas  penser, de ne pas ressentir, de remettre à demain ce qui déborde aujourd’hui. 

Et pendant ce temps, le sommeil se fragmente. Le cerveau ne récupère plus. L’anxiété monte.

Ce que le stress scolaire fait au cerveau adolescent

La pression académique au Maroc est réelle et intense. Bac, concours d’entrée aux grandes écoles, filières sélectives — la compétition commence tôt, se resserre progressivement, et pèse sur des  cerveaux qui n’ont pas encore tous les outils pour la gérer. 

“Le stress chronique altère la mémoire, fragmente le sommeil, épuise. Paradoxalement, l’excès de pression scolaire finit par nuire aux performances — précisément ce qu’il était censé améliorer”

Youssef El Hamaoui, psychiatre

Le stress chronique — celui qui dure des semaines, des mois, sans véritables espaces de  récupération — n’est pas un simple inconfort. Il a des effets mesurables sur le cerveau adolescent. Il altère la mémoire de travail, fragilise la concentration, perturbe le sommeil profond nécessaire à la consolidation des apprentissages. Paradoxalement, l’excès de pression scolaire finit par nuire aux performances scolaires — précisément ce qu’il était censé améliorer. 

Mais les conséquences vont au-delà du scolaire. Un adolescent soumis à un stress prolongé sans espace d’expression développe parfois ce qu’on appelle un burnout scolaire — une forme d’épuisement psychique qui ressemble à un vide intérieur : plus d’envie, plus de plaisir, plus de sens. L’école n’est plus un lieu d’apprentissage. C’est devenu un lieu de survie quotidienne. 

Ce qu’on ne voit pas : les signes à reconnaître 

“L’adolescent qui va mal ne ressemble pas toujours à l’idée qu’on s’en fait. Il ne pleure pas forcément. Il ne demande pas d’aide. Le corps parle quand la bouche ne parle plus”

Youssef El Hamaoui, psychiatre

L’adolescent qui va mal ne ressemble pas toujours à l’idée qu’on s’en fait. Il ne pleure pas forcément. Il ne demande pas d’aide. Il ne dit pas “je n’y arrive plus”.

Il dort beaucoup plus — ou beaucoup moins. Il mange différemment. Il s’isole progressivement, mais d’une façon si graduelle qu’on ne s’en rend compte que rétrospectivement. Il s’irrite pour des choses minimes. Il abandonne des activités qu’il aimait. Il répond par monosyllabes. Il passe ses soirées seul dans sa chambre, les écouteurs sur les oreilles, disponible en apparence — mais réellement absent.

Certains adolescents développent des symptômes physiques : maux de tête chroniques, douleurs  abdominales, fatigue inexpliquée, palpitations. Le corps parle quand la bouche ne parle plus.

Et dans les cas plus sérieux, une dépression peut s’installer — souvent masquée par de l’irritabilité plutôt que de la tristesse visible, ce qui la rend encore plus difficile à identifier pour l’entourage. Des pensées sombres peuvent apparaître. Pas toujours verbalisées. Parfois glissées dans des messages à des amis qui ne savent pas quoi en faire.

Ce n’est pas une phase. Ce n’est pas de l’adolescence normale. C’est une souffrance qui mérite d’être entendue.

Le silence : une culture à déconstruire

Il y a, dans beaucoup de familles marocaines — et je le dis avec tout le respect que je dois à ces familles, qui aiment leurs enfants profondément — une difficulté à mettre les mots sur la souffrance psychique. Un malaise avec l’idée que son enfant puisse “avoir besoin d’un psy”. Une crainte du regard des autres, de la honte sociale, de ce que cela dirait de la famille.

“Consulter un professionnel de santé mentale pour un adolescent qui souffre n’est pas un aveu d’échec parental. C’est un acte d’amour lucide. Et souvent, c’est ce qui change tout”

Youssef El Hamaoui, psychiatre

Ces résistances sont compréhensibles. Elles viennent d’une époque où la santé mentale n’avait pas  droit de cité dans l’espace public, où souffrir psychiquement était perçu comme une faiblesse à cacher plutôt qu’une réalité à soigner.

Mais ces résistances coûtent cher. Elles coûtent des mois, parfois des années, pendant lesquels un adolescent en souffrance attend — en silence, derrière sa façade — que quelqu’un le voie vraiment.

Consulter un professionnel de santé mentale pour un adolescent qui souffre n’est pas un aveu  d’échec parental. C’est un acte d’amour lucide. Et souvent, c’est ce qui change tout.

Ce que j’aurais voulu qu’on dise à ces adolescents 

Après des années à recevoir des adolescents marocains dans mon cabinet — certains brillants,  certains en difficulté, la plupart naviguant silencieusement entre les deux — voici ce que j’aurais voulu pouvoir leur dire dès le début.

Ce que tu ressens est réel. Ta souffrance a le droit d’exister, même si tu as de bonnes notes, même si  tes parents ont sacrifié beaucoup, même si comparé à d’autres tu sembles “avoir de la chance”. La  souffrance ne se mérite pas. Elle n’a pas besoin de raison suffisante pour être prise au sérieux.

Tu n’es pas obligé de tout porter seul. Parler n’est pas trahir. Demander de l’aide n’est pas décevoir.

Et aux parents qui lisent cet article : si votre enfant s’éloigne, s’isole, change — ne concluez pas trop vite que c’est “juste l’adolescence”. Posez-lui des questions. Pas pour avoir des réponses, mais pour lui montrer que vous êtes là, que vous pouvez entendre, que votre amour pour lui n’est pas conditionné à sa réussite.

Et parfois, c’est précisément cela qui change une trajectoire.

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