[Tribune] La campagne avant la campagne : ce que révèle la compétition au sein de la majorité

Par Aisha Kadaoui

À quelques semaines des législatives de septembre 2026, la campagne bat déjà son plein — et pas seulement entre majorité et opposition. L’adhésion de Fouzi Lekjaa au PAM, les piques de Najwa Koukous au RNI ou la sortie d’Aziz Akhannouch à Dakhla sur la démocratie le confirment : c’est désormais au sein même de la coalition gouvernementale que se joue la vraie bataille. Un phénomène, décrypté par la politologue Aisha Kadaoui, qui interroge, au-delà des egos et des ralliements, la capacité des partis marocains à incarner encore des projets politiques distincts.

Le 25 juillet dernier, à Dakhla, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch affirmait que “la démocratie ne commence pas le jour du vote”. Une démocratie, rappelait-il, suppose avant tout que les citoyens disposent des moyens nécessaires pour choisir leurs représentants en toute connaissance de cause. Sur le fond, difficile de contester cette affirmation. Une démocratie ne se réduit pas à un rendez-vous électoral ; elle repose également sur la qualité du débat public, la circulation de l’information et la capacité des électeurs à effectuer un choix éclairé. Pourtant, le contexte dans lequel cette déclaration a été prononcée invite à une lecture plus politique.

À quelques semaines des élections législatives de septembre 2026, la campagne semble déjà pleinement engagée. Pourtant, elle n’a pas commencé avec l’ouverture officielle de la période électorale. Elle s’inscrit dans une séquence amorcée depuis quelques années, au cours de laquelle les principales formations de la majorité ont progressivement privilégié la différenciation politique au détriment de la solidarité gouvernementale. Les critiques adressées au “mercato” politique, largement interprétées comme une réaction à l’adhésion de Fouzi Lakjaa au Parti Authenticité et Modernité (PAM), ne constituent que le dernier épisode de cette dynamique. Plus qu’une simple rivalité entre partenaires de coalition, elles révèlent peut-être une difficulté plus profonde : celle des partis à se différencier autrement que par leurs figures ou leurs stratégies de positionnement.

“Une démocratie ne se mesure pas uniquement à l’existence de plusieurs partis, mais également à leur capacité à proposer des projets politiques distincts, lisibles et porteurs de visions différentes de l’action publique”

Aisha Kadaoui, politologue

Le symbole est d’autant plus fort que Faouzi Lakjaa s’était lui-même présenté, quelques semaines auparavant, comme une personnalité sans appartenance partisane. Son entrée au bureau politique du PAM dépasse ainsi le simple ralliement individuel. Elle rappelle que, dans un contexte où les différences programmatiques apparaissent parfois moins lisibles, le recrutement de personnalités disposant d’un capital institutionnel, d’une forte notoriété ou d’un important ancrage territorial devient lui-même une ressource politique. Considéré isolément, cet épisode pourrait apparaître comme une simple péripétie de la vie politique. Replacé dans une perspective plus large, il s’inscrit pourtant dans une dynamique amorcée depuis plusieurs années.

Dès 2023, des divergences publiques apparaissent entre les partenaires de la coalition gouvernementale. Les prises de position de Nizar Baraka sur plusieurs dossiers socio-économiques marquent une volonté de distinguer l’identité de l’Istiqlal de celle de l’action gouvernementale collective. En 2024, les congrès des trois partis de la majorité deviennent autant d’occasions d’affirmer leur singularité à l’approche des échéances de 2026. Plus récemment, les déclarations de Najwa Koukous visant le RNI, puis la réponse implicite d’Aziz Akhannouch à Dakhla, confirment que cette différenciation s’intensifie. Faut-il y voir une crise de la coalition ? Sans doute pas. Au contraire, cette dynamique est inhérente aux gouvernements de coalition. Ce qui mérite davantage d’être interrogé est la manière dont cette compétition s’exprime dans le contexte marocain.

Lors d’un meeting organisé samedi à Dakhla, Aziz Akhannouch a réaffirmé que les attentes des habitants en matière d’emploi, de santé et d’éducation demeurent au cœur de l’action publique.Crédit: DR

Une rivalité inhérente aux coalitions, mais singulière dans le contexte marocain

Les gouvernements de coalition connaissent naturellement des tensions à mesure que les élections approchent. Gouverner ensemble n’efface jamais totalement la concurrence électorale ; il la suspend temporairement. Chaque parti cherche alors à préserver son identité, défendre son bilan et préparer la prochaine échéance. La singularité du cas marocain réside toutefois ailleurs. Le cœur du débat n’est pas seulement la précocité de cette campagne. Il réside dans la nature même de la compétition qui s’installe. Car une question demeure : sur quoi les principaux partis de la majorité cherchent-ils aujourd’hui à se différencier ?

Si chaque formation conserve ses propres priorités, leurs orientations générales apparaissent souvent plus convergentes que véritablement antagonistes aux yeux d’une grande partie de l’opinion. Toutes se prévalent, à des degrés divers, des principales réalisations de la majorité et inscrivent leur discours dans un référentiel commun de stabilité, de développement économique, d’investissement et de généralisation de la protection sociale. Dès lors, la compétition tend à se déplacer vers d’autres registres : le leadership, les figures politiques, les implantations territoriales, les capacités organisationnelles ou encore l’attraction de personnalités à forte visibilité.

“L’adhésion de Fouzi Lekjaa au PAM montre que ce n’est plus seulement la confrontation des idées qui structure la compétition, mais celle des ressources politiques”

Aisha Kadaoui, politologue

Or, un parti politique ne se limite pas à une organisation destinée à conquérir le pouvoir. Il remplit une fonction essentielle dans toute démocratie représentative : structurer les préférences politiques, proposer une lecture particulière de l’intérêt général, former, encadrer les citoyens et leur offrir des alternatives identifiables. Lorsque cette fonction de différenciation s’affaiblit, le risque est que la compétition se déplace des projets vers les acteurs.

L’adhésion de Fouzi Lekjaa illustre parfaitement cette évolution. Ce qui suscite le débat n’est pas l’arrivée d’un nouveau projet politique, mais celle d’une personnalité disposant déjà d’un important capital institutionnel et symbolique. Ce n’est plus seulement la confrontation des idées qui structure la compétition, mais celle des ressources politiques. C’est peut-être là que se dessine l’une des principales mutations du système partisan marocain.

Fouzi Lekjaa à la 32ème session du Conseil national du PAM, le 25 juillet à Salé.Crédit: DR

Quand la bataille décisive se joue à l’intérieur même de la majorité

Traditionnellement, la compétition politique opposait principalement la majorité à l’opposition. Aujourd’hui, une partie significative des affrontements les plus médiatisés se déroule entre les composantes de la majorité elles-mêmes. Ce déplacement du centre de gravité de la compétition n’est pas anodin. Il s’explique aussi par la configuration actuelle du paysage partisan. Le RNI, le PAM et l’Istiqlal constituent aujourd’hui les principales forces de la majorité gouvernementale et figurent parmi les partis les plus influents du paysage partisan marocain. La bataille décisive ne consiste donc plus uniquement à convaincre l’électorat face à l’opposition ; elle consiste aussi à s’imposer comme la force dominante de la prochaine majorité.

Cette évolution soulève néanmoins une interrogation plus profonde sur l’état du pluralisme partisan. Une démocratie ne se mesure pas uniquement à l’existence de plusieurs partis, mais également à leur capacité à proposer des projets politiques distincts, lisibles et porteurs de visions différentes de l’action publique. Lorsque les différences programmatiques deviennent moins perceptibles que les rivalités entre dirigeants ou les stratégies de recrutement, le risque est de transformer la compétition électorale en une concurrence essentiellement personnalisée.

La campagne permanente n’est donc peut-être pas le véritable sujet. Elle n’est que le symptôme d’une interrogation plus fondamentale : celle de la capacité des partis politiques à continuer d’incarner des identités politiques clairement différenciées.

“Sans différences clairement identifiables entre les projets politiques, le vote risque progressivement de devenir un choix entre des acteurs davantage qu’entre des visions concurrentes de l’action publique”

Aisha Kadaoui, politologue

À quelques semaines des législatives de 2026, l’enjeu principal ne sera donc peut-être pas seulement de déterminer quelle formation arrivera en tête. Il s’agira aussi de mesurer la capacité des partis à redonner du sens à leur positionnement politique. Une démocratie a besoin de compétition. Mais cette compétition ne peut durablement se réduire à une rivalité entre personnalités, à une course aux recrutements ou à une bataille de communication. Elle suppose également que les citoyens puissent identifier des visions politiques distinctes et des projets suffisamment différenciés pour donner un sens au choix électoral.

Si la campagne permanente révèle une chose aujourd’hui, ce n’est pas seulement que les partis sont déjà en campagne. Elle révèle surtout que la question centrale n’est peut-être plus de savoir qui gouvernera demain, mais ce qui distinguera réellement ceux qui aspirent à gouverner. Car, sans différences clairement identifiables entre les projets politiques, le vote risque progressivement de devenir un choix entre des acteurs davantage qu’entre des visions concurrentes de l’action publique.


Aisha Kadaoui est une politologue et spécialiste du droit constitutionnel marocain.  Ses travaux portent sur la réforme constitutionnelle, les transitions démocratiques et la gouvernance au Maroc et dans le Maghreb au sens large. Elle a obtenu son doctorat en droit public à l’Université Hassan II de Casablanca, où elle enseigne également la science politique et le droit constitutionnel à la Faculté de droit et des sciences sociales. Ses recherches examinent l’interaction entre la réforme juridique et les structures de pouvoir persistantes.

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