Doit-on rappeler Regragui, devenu soudain glorieux, et chasser Ouahbi dans la foulée ? Doit-on au contraire nommer nos avocats sélectionneurs nationaux à la suite de leur exploit ?
“Diaz a fini par marquer sa panenka, qui devient elle aussi la plus lente de l’histoire”
Une dinguerie, il n’y a pas d’autre mot. Le Boualem était tranquillement encastré dans son sedari, observant mollement les gesticulations du PSG et de Chelsea dans un match dépourvu du moindre intérêt, très occupé à digérer une harira bien trop dense pour une fin de ramadan. Il somnolait presque, le bougre, quand son téléphone s’est mis à rugir. Une masse absurde de messages en tout genre venait lui annoncer la nouvelle : il était champion d’Afrique. Il lui a fallu plusieurs minutes pour accepter qu’il ne s’agissait pas d’un canular, il a dû opérer toutes les vérifications possibles. Mais la réalité était là : il est devenu champion d’Afrique comme ça, un mardi soir pluvieux, sans aucune espèce de préparation mentale, avec une brutalité presque dangereuse pour un être aussi sensible (pour le foot). Il faut commencer par l’affirmer : nous avons ici affaire à la plus grande remontada de l’histoire. Diaz a fini par marquer sa panenka, qui devient elle aussi la plus lente de l’histoire.
“Doit-on rappeler Regragui, devenu soudain glorieux, et chasser Ouahbi dans la foulée ? Doit-on au contraire nommer nos avocats sélectionneurs nationaux à la suite de leur exploit ? C’est un profond mystère”
On peut le prendre comme on veut, ce qui se passe est une folie. Le bougre de Guercifi est resté bloqué, en état de sidération, parfaitement incapable de produire une réaction à la hauteur des circonstances. Doit-il sortir festoyer, comme si la fin du match venait d’être sifflée ? Ce serait saugrenu, non ? Faut-il rouvrir le stade pour terminer ce match, le plus long de l’histoire, et attribuer le trophée à Hakimi devant une foule constituée de ceux qui ont encore leurs billets ? Doit-on rappeler Regragui, devenu soudain glorieux, et chasser Ouahbi dans la foulée ? Doit-on au contraire nommer nos avocats sélectionneurs nationaux à la suite de leur exploit ? C’est un profond mystère.
Nous sommes devenus double champion d’Afrique sans avoir gagné la moindre finale, voilà une autre bizarrerie. Il faut encore une fois saluer le football pour sa capacité à produire de l’inédit, de l’inenvisageable. Au moment où on pensait avoir tout vu, après presque un demi-siècle passé devant tous les matches du monde, il se trouve qu’on peut encore être surpris par un scénario qui sort du côté, comme on dit. Et que sera la suite ? Un appel du Sénégal au TAS, une nouvelle année de patience, et un nouveau coup de théâtre ? Un pénalty sifflé pour Boufal contre la France cinq ans après ? Allaho A3lam. Respirons un bon coup, faisons comme si de rien n’était.
Maintenant, il faut analyser les sentiments de notre héros, il est un peu plus lucide. Est-il heureux de se trouver champion d’Afrique ? Pas vraiment. Se considère-t-il champion d’Afrique ? Pas vraiment. Pourtant, il est soulagé par cette nouvelle. Parce qu’il avait le sentiment diffus de s’être fait avoir — et Dieu sait combien cela lui est insupportable. Voir les Sénégalais menacer de quitter le match et s’en sortir sans sanction après ce coup de bluff diabolique, c’est quelque chose qu’il a eu du mal à avaler. Se soumettre à la pression d’un public qui agresse les stadiers sans complexe et menace les joueurs, c’est une attitude qui lui est restée en travers de la gorge. Voilà pourquoi il est apaisé, après presque deux mois de tourments. Il aurait d’ailleurs accueilli avec le même soulagement la décision de ne pas attribuer le titre ou celle de rejouer la finale. Oui, tout sauf cette diablerie qui s’est jouée sous nos yeux. C’est tout ce qu’il a à dire, félicitations à tous, il faut se reposer et espérer se lever demain matin sans découvrir que nous avons rêvé. Et merci.
