Le Boualem, Wagner et les barbares qui écoutent de la musique classique

Par Réda Allali

La théorie qui veut qu’avec le temps, mécaniquement, l’âme humaine s’élève et quitte la barbarie a pris un coup dans la gueule. On imaginait qu’avec la généralisation de l’instruction, les gens allaient devenir plus humains. Funeste erreur, on a oublié que les nazis écoutaient Wagner

Il faut vous décrire sans plus attendre l’état d’esprit de Zakaria Boualem cette semaine. Il regrette amèrement, le bougre, la douce époque où il pouvait multiplier les sarcasmes sur notre sympathique délire domestique. Il lui semble que toutes les péripéties que nous avons traversées ensemble depuis des décennies relevaient de la bibliothèque rose, alors qu’à présent, nous avons basculé la tête la première dans du Stephen King, ou pire, un truc coréen apocalyptique et pervers. 

Souvenez-vous, on organisait des marches pour protester contre la Suède, juste devant leur consulat, et un type se pointait avec le maillot de Zlatan, c’était hilarant. On attaquait Ban Ki-Moon et un autre énergumène le confondait avec Benkirane. On nommait quatre entraîneurs sur notre banc de touche en espérant qu’un miracle se produise, on ne sait trop comment, et un spectateur à bout de nerfs finissait par descendre sur la pelouse et marquer lui-même. Signe des temps, même la très prude télévision nationale n’avait pas détourné ses caméras pendant ce geste technique, tant il sortait du cœur. Les résultats étaient affreux, mais on rigolait bien plus qu’aujourd’hui, tout finalistes que nous sommes, à s’écharper sur une panenka bizarre depuis deux mois. 

Nous errions dans les ténèbres en ne cherchant qu’une chose : en rigoler. On avait des campagnes électorales avec des chansons où il était question de volaille, pendant que d’autres candidats, froidement, se présentaient sous la forme de lions, au sens premier du terme. C’était un festival de poésie, en vérité, ces campagnes à l’ancienne. Et puis, sur Facebook, à l’époque, la grande indignation se limitait au postérieur de Madame Lopez, hachakoum, voilà où nous en étions.

 En vérité, avec le recul, tout cela était drôle. Nous commentions le mythique Simo Adala, dont l’exploit avait consisté à convaincre une Américaine de tout plaquer pour le rejoindre, sans que ne soient rendus publics les détails des mécanismes mis en œuvre par le héros pour obtenir un tel résultat. On comptait les commissions qui se penchaient sur nos problèmes,  on s’amusait à imaginer nos héros de l’administration en fans de Smooth Criminal, et on attendait en vain qu’ils se relèvent pour nous gratifier de leurs conclusions. 

“On a oublié que les nazis écoutaient Wagner, et que les conflits les plus épouvantables ont eu lieu au cœur de la vieille Europe, cette maman de la civilisation”

Zakaria Boualem

Et voilà que nous avons basculé dans une période sinistre, dangereuse. L’étrange théorie qui veut qu’avec le temps, mécaniquement, l’âme humaine s’élève et quitte la barbarie a pris un coup dans la gueule. On imaginait qu’avec les progrès techniques, le déploiement de l’instruction, la généralisation de la culture, les gens allaient devenir plus humains. Funeste erreur ! On a oublié que les nazis écoutaient Wagner, et que les conflits les plus épouvantables ont eu lieu au cœur de la vieille Europe, cette maman de la civilisation. On pensait qu’avec le temps, l’humanité allait comprendre qu’il fallait rechercher ce qui la rassemble et non ce qui la divise, et voilà qu’on assiste à une remontada spectaculaire du nationalisme le plus basique un peu partout, avec son pendant naturel, le conflit. On a même le retour du colonialisme, c’est une chose que personne n’avait vue venir. 

Oui oui, Zakaria Boualem est formel : l’empire est de retour. Il ne s’embarrasse même plus de considérations légales, humanitaires, toutes ces niaiseries sont dépassées. Et même s’il est dirigé par une sorte de clown orange, il n’a rien de désopilant. Voilà pourquoi, en cette fin de ramadan, le Boualem vous suggère de multiplier les prières au Très Haut pour notre salut, c’est en tout cas son attitude à lui, c’est bien tout ce qu’il a à proposer. C’est dit, et merci.

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