Une fusée sans carburant

Par Yassine Majdi

Les raisons du succès de nos sélections sont connues. Un scouting qui quadrille l’Europe, un art de la persuasion des binationaux que l’on nous envie, et la Maâmora, ce Clairefontaine marocain que le royaume ouvre jusqu’aux sélections africaines de passage. Deux Mondiaux de suite parmi les huit derniers de la compétition : l’étage rutilant de la fusée n’est plus à décrire. Sauf qu’une fusée ne vole pas sans carburant. Et le carburant d’un football, partout dans le monde, c’est son championnat.

Le nôtre est laissé à l’abandon. Un calendrier 2025-2026 démarré le 22 août dernier, gelé 77 jours, achevé en plein Mondial, à 15 heures, devant des gradins déserts. L’état des clubs achève le tableau : les meubles du siège du Wydad dispersés aux enchères — un an à peine après les quelque 90 millions de dirhams encaissés au Mondial des clubs —, son bus saisi, un ancien président du Raja rattrapé par un feuilleton judiciaire sans fin…

Des scandales d’un autre temps qui racontent la même chose : chez nous, présider un club n’est pas une vocation, c’est un strapontin vers des ambitions politiques. Le bilan est sans équivoque à ce sujet : sur les 26 Lions du Mondial, la Botola n’a placé que deux gardiens. Aucun joueur de champ.

Car les clubs ont abandonné leur mission première : former. Le Raja a laissé son centre de l’Oasis des années portes closes. Son académie de Bouskoura, il la doit à un terrain offert par le roi et à un financement presque intégralement public. Et quand les murs existent, rien n’en sort : le dernier derby casablancais s’est disputé sans un seul joueur formé au club. Pas un. On préfère le joueur “fini”, prêt à l’emploi.

“Un international formé ici, ce sont des chèques à chaque mercato pendant dix ans ; un joueur acheté ne sauve qu’un dimanche. Nos dirigeants, eux, comptent en semaines”

Yassine Majdi

Alors on déploie des solutions comme on peut : fédération, OCP et TAQA ont monté un fonds national pour former à la place des clubs. Un calcul de myope : la FIFA reverse jusqu’à 5% de chaque transfert aux clubs formateurs. Un international formé ici, ce sont des chèques à chaque mercato pendant dix ans ; un joueur acheté ne sauve qu’un dimanche. Nos dirigeants, eux, comptent en semaines.

Les contre-exemples existent. L’Égypte, modeste huitième-de-finaliste, alignait 17 joueurs de son championnat sur 26. Chez nous, le MAS, champion après 41 ans grâce au capital privé de Mohamed Bouzoubaâ et de TGCC, le FUS et son modèle de formation-revente, ou un Raja adossé à Marsa Maroc montrent la voie. Et pourtant, une semaine après le bouclier, le MAS a laissé partir Pablo Franco, l’homme qui a changé un convalescent en champion.

Une fuite des cerveaux version crampons : quand le champion lui-même ne retient pas son entraîneur, le serpent se mord la queue — un championnat dont la prime plafonne à six millions de dirhams n’a ni les moyens ni la vitrine pour retenir les compétences qui le font gagner.

Reste à rendre la Botola désirable, et l’inspiration pourrait venir de Riyad. L’injection massive du PIF — fonds souverain aux 900 milliards de dollars qui a racheté, en 2023, 75% des quatre grands clubs saoudiens — a offert à Ronaldo, Benzema ou notre Bounou national des salaires hors de portée de l’Europe, et porté la ligue saoudienne dans plus de 180 territoires, jusqu’à en confier des droits TV à des influenceurs qui diffusent gratuitement sur YouTube. Nous n’avons pas de PIF, mais la CAN a montré nos stades, reste à les mettre en valeur par une réalisation à la hauteur : l’image aussi fait vendre.

Ajoutez des locomotives économiques — le pays n’en manque pas, de la CDG à Tanger Med, en passant par la RAM et jusqu’à la Banque Populaire que les adhérents du Wydad appellent de leurs vœux —, une stratégie d’État assumée, un statut de destination dorée pour les fins de carrière — sans la folie des grandeurs d’Amrabat et Ziyech, recrutés à prix d’or par un Wydad qui, aujourd’hui, vend ses meubles. Il est temps que Fouzi Lekjaa prenne la pleine charge de ce dossier. 2030, ce n’est pas une finalité, mais une rampe de lancement pour notre football national.