Justice sur tapis vert

Par Nassim El Kerf

Il aura donc fallu attendre presque deux mois pour que la Confédération africaine de football (CAF) finisse par relire son propre règlement. Presque deux mois entre le 18 janvier, soir de la finale à Rabat, et le 17 mars 2026, quand le jury d’appel a enfin dit ce que beaucoup avaient vu en direct avant même le coup de sifflet final. Oui, le Sénégal a enfreint les articles 82 et 84 du règlement de la Coupe d’Afrique des nations, en quittant le terrain sans l’autorisation de l’arbitre. Eh oui, le match doit être homologué sur le score de 3-0 en faveur du Maroc. Eh oui, pour l’instant, le Maroc est champion d’Afrique sur tapis vert. Eh non, ce n’est ni une blague, ni un cadeau, ni un passe-droit. C’est juste le règlement, appliqué avec cinquante-neuf jours de retard. 

On l’avait écrit ici même : les premières sanctions de la CAF avaient quelque chose de presque comique, tant elles semblaient accessoires face à la gravité des faits. De quoi faire ricaner les Sénégalais, médailles d’or autour du cou, deuxième étoile sur le maillot. 

C’est d’ailleurs peut-être cela, le plus accablant dans cette affaire. Pas la décision finale, qui était juridiquement assez limpide. Mais le temps qu’il a fallu pour l’assumer. Deux mois pour trancher un dossier alors que les textes disent noir sur blanc qu’une équipe qui “refuse de jouer” ou “quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre” perd le match sur forfait, résultat homologué 3-0. On avait donc le vacarme, on avait les images, on avait les articles, il ne manquait que le courage institutionnel. La CAF l’a finalement retrouvé, mais au bout d’un feuilleton qui a surtout desservi l’image du continent. 

La Fédération royale marocaine de football (FRMF) a eu raison de saisir le jury d’appel. Non pas pour réclamer une consolation administrative, mais pour défendre une ligne rouge. Car si cette sortie de terrain était restée dans l’histoire comme une simple péripétie émotionnelle, la CAF aurait validé un précédent désastreux : désormais, à chaque penalty sifflé dans le temps additionnel, il suffirait de se retirer quelques minutes, de faire monter la pression, de contaminer les tribunes, puis de revenir comme si de rien n’était. Ce n’est plus du football, c’est du chantage scénarisé. Et le pire, c’est que ce mauvais réflexe a déjà commencé à faire des émules. En Turquie, le club Kocaelispor a quitté la pelouse ce week-end après un penalty sifflé en fin de match, et en Égypte, on a vu des équipes menacer ou tenter le même coup ces dernières semaines. Voilà pourquoi il fallait couper court. Pas seulement pour le Maroc. Pour le football. 

“Champions d’Afrique sur tapis vert. L’expression sonne bizarrement, et en même temps, elle sonne juste”

Nassim El Kerf

Alors oui, l’expression fera sourire : champions d’Afrique sur tapis vert. Elle sonne bizarrement, et en même temps, elle sonne juste. Parce que ce qui s’est joué le 18 janvier, ce n’est pas seulement un penalty contesté. C’est une tentative de sortir du cadre pour forcer une autre fin. Si cette tentative avait été avalisée, alors la CAN 2025 aurait laissé derrière elle bien plus qu’une polémique : elle aurait laissé une méthode. 

Le plus ironique, au fond, c’est que cette décision historique n’a rien d’extraordinaire sur le plan du droit. Elle est extraordinaire seulement parce qu’elle applique enfin une règle que tout le monde connaissait déjà. La CAF nous rend justice, oui. Elle rend enfin justice à une évidence : la règle n’est pas décorative. 

Alors on pourra débattre du symbole, de l’image, de l’inconfort d’un sacre entériné après coup. On pourra dire que la fête n’a pas la même saveur. C’est vrai. Un pays préfère toujours soulever une coupe le soir même. Pas la récupérer dans les plis d’un communiqué. Mais, parfois, dans le football africain, il faut d’abord gagner un match, puis gagner le droit qu’on reconnaisse comment il a été faussé. Le Maroc, cette fois, a dû faire le second choix. En attendant de connaître le verdict du Tribunal arbitral du sport, saisi par la Fédération sénégalaise de football.

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