Le rêve, le chaos et la leçon

Par Yassine Majdi

Cette CAN nous a fait passer par un large spectre d’émotions. La fierté d’abord. Le chaos et la colère ensuite. Et maintenant, la lucidité. La fierté, c’était celle d’une organisation quasi sans faille. 1,25 million de spectateurs dans les tribunes, record absolu en 35 éditions. Des terrains et une logistique de niveau mondial. Des pelouses impeccables malgré des pluies diluviennes.

Des retransmissions audiovisuelles dignes d’un Mondial ou d’une Champions League (surtout à Tanger et Rabat). Une maîtrise de la sécurité qui a impressionné jusqu’aux observateurs américains du FBI, venus étudier nos méthodes. Une équipe des Lions de l’Atlas qui nous a portés jusqu’en finale et nous a fait rêver. Patrice Motsepe, président de la CAF, n’a pas tari d’éloges en déclarant à de multiples reprises : “C’est la CAN la plus réussie de toute l’histoire de cette compétition”.

Tous les ingrédients étaient réunis. Mais la fête a été gâchée par une campagne insidieuse distillée par des médias arabes, français et africains. Des messages distillés de manière progressive et qui se sont amplifiés à l’approche de la finale. Le Maroc serait “avantagé”. Il est accusé de “tricherie”, de “corruption arbitrale”…

Un terreau fertile pour le chaos du 18 janvier. Ce jour-là, tout a basculé. 98e minute de la finale. Un penalty difficilement contestable mais contesté. Des joueurs sénégalais qui quittent la pelouse. Quinze minutes de suspension. Des chaises jetées. Des spectateurs sénégalais qui tentent d’envahir le terrain en agressant les stadiers…

Le chaos. Des images qui font le tour du monde. Le Maroc n’était plus le pays qui avait organisé la plus belle CAN de l’histoire. Il était devenu celui du “fiasco”, du “chaos”, du “scandale”. Le champ lexical, à charge, était préparé d’avance. Le verdict, déjà rendu. Et le récit, préparé depuis des semaines, prêt à être servi.

Alors est montée la colère, contre une injustice profonde, celle où ce sont les victimes qui sont responsables de calmer le jeu. Car pendant un mois, le Maroc avait subi une offensive médiatique et a été accusé de tous les maux. Et face à cette déferlante, nous n’avons pu répondre vu le peu d’influence — en dehors du Maroc — de nos médias.

Le Maroc a organisé sa CAN. Il l’a regardée commentée par d’autres. Et quand ça a dérapé, ce sont ces mêmes autres qui ont raconté l’histoire


Yassine Majdi

Le communiqué du Cabinet royal publié ce jeudi évoque sans détour le “dénigrement” et les “tentatives de discrédit” subis par le royaume. Et les centaines d’influenceurs étrangers venus en pare-feu étaient tout bonnement incapables de porter un contre-narratif. Le Maroc a organisé sa CAN. Il l’a regardée commentée par d’autres. Et quand ça a dérapé, ce sont ces mêmes autres qui ont raconté l’histoire. À leur manière.

Avec le recul vient la lucidité. Cette CAN, malgré toute la fierté qu’elle nous a procurée, révèle une faille structurelle. Un pays qui ne contrôle pas son récit est un pays vulnérable. Le Qatar l’avait compris avant 2022 : Al Jazeera, beIN Sports, une armée de communicants et d’ambassadeurs stars. Face aux attaques sur le Mondial, Doha avait les moyens de répondre et a tout de même connu des difficultés. Le Maroc, lui, n’a pas ces outils. Or, les batailles à venir seront autrement plus violentes. Mondial 2030, Sahara, positionnement africain… chaque étape sera l’occasion de campagnes hostiles. C’est devenu la règle du jeu.

Reste un acquis que personne ne pourra contester : l’ancrage du Maroc dans son continent. C’est précisément cette relation qui a été visée pendant un mois. Le même communiqué du Cabinet royal l’affirme : “Cette réussite marocaine est aussi une réussite africaine”, et “la fraternité interafricaine reprendra naturellement le dessus”.

Une manière de refuser l’escalade tout en réaffirmant l’évidence. En 2015, on nous reprochait notre “arrogance” après l’épisode Ebola. En 2026, des journalistes venus de tout le continent ont constaté la trajectoire empruntée par le pays, allant jusqu’à critiquer leur propre pays pour le retard structurel accumulé comparé au royaume.

Le Maroc n’est plus une île, comme l’analysait Abdellah Laroui. Le trophée nous a échappé. Mais la leçon est limpide : on peut organiser le plus beau des tournois, accomplir les plus belles réalisations et perdre la bataille du récit. À nous tous de nous en souvenir.