[Tribune] Aït Bouguemez : une marche pour la dignité face à l’abandon politique

Par Said Marghadi

Le 9 juillet 2025, les habitants d'Aït Bouguemez ont marché 70 km pour réclamer un médecin, des routes praticables et un minimum de dignité. Cette mobilisation révèle les failles d'une gouvernance locale défaillante et l'urgence d'une refonte du développement rural au Maroc, où les vallées de montagne restent prisonnières de l'abandon et de l'incompétence politique.

Plus de 70 kilomètres parcourus à pied et une nuit dehors, pour réclamer un médecin, des routes, un minimum de dignité.

À Aït Bouguemez, la marche du 9 juillet 2025 a tout d’un acte désespéré, mais aussi d’un cri d’espérance.

Portée majoritairement par les hommes de la vallée, elle reflète aussi une réalité sociale persistante : les femmes, pourtant essentielles à la vie locale, demeurent largement exclues des espaces publics de revendication.

Leur message était clair : assez de mépris, assez d’abandon.

Des revendications élémentaires… et des voix absentes

Les demandes portées par les marcheurs sont d’une simplicité désarmante : la réhabilitation des routes 302 et 317, devenues dangereuses ; la présence permanente d’un médecin au centre de santé de Tabant ; une couverture téléphonique et Internet dans tous les douars ; des infrastructures sportives et culturelles pour la jeunesse ; la construction de barrages collinaires pour préserver une agriculture de montagne déjà menacée.

Mais un autre fait a marqué cette marche : l’absence massive des femmes. Comme souvent dans la vallée, elles ont été reléguées au second plan, alors même qu’elles portent une grande partie de la charge économique et sociale. Cette invisibilisation n’est pas seulement une question de traditions ou de mentalités : elle traduit aussi l’échec d’une gouvernance incapable de créer les conditions d’une participation féminine réelle.

En 2025, dans un pays qui proclame l’égalité dans ses lois, voir les femmes absentes de la scène publique n’est pas seulement un constat amer : c’est le signe d’un développement amputé. Car sans les femmes, aucune dynamique locale ne peut être complète, ni durable.

Une gouvernance locale et régionale défaillante

Le problème dépasse les promesses administratives. Il touche à la nature même de la gouvernance locale et régionale.

“Les initiatives collectives restent rares : peu d’associations solides, peu de coopératives viables, peu de projets structurants”

Said Marghadi, guide, réalisateur, entrepreneur et militant écologique

Deux exemples l’illustrent. D’abord, le Haut Atlas est censé être une terre de tourisme. Pourtant, les élus chargés de cette question au conseil régional Béni Mellal-Khénifra n’ont aucune formation dans le domaine, ni même une expérience concrète du terrain. Comment définir une stratégie touristique crédible sans compétences, alors même que le conseil régional dispose de budgets conséquents ? C’est comme confier la politique touristique à des personnes qui n’ont jamais croisé un touriste : une absurdité institutionnelle. Cette situation rappelle celle de quelqu’un qui ne se brosse jamais les dents mais qui est chargé de mener une campagne de sensibilisation en hygiène bucco-dentaire.

Ensuite, Aït Bouguemez n’est pas seulement victime de son isolement géographique. Elle est otage d’un système politique local inadapté et inefficace. Comme dans de nombreuses zones rurales du Maroc, les élus cumulent un faible niveau scolaire, une absence totale de formation en gestion publique et surtout, un manque de vision stratégique. Leur légitimité découle moins de leurs compétences que d’équilibres tribaux, de logiques claniques ou d’appartenances idéologiques.

Comment espérer qu’un élu incapable de rédiger un projet ou de défendre un dossier devant un décideur puisse transformer sa commune ? Le développement, surtout dans les zones fragiles, exige une pensée critique, structurée et prospective. Pas une gouvernance hasardeuse, fondée sur l’émotion ou la manipulation des sentiments.

Une société civile trop passive

La responsabilité ne repose pas uniquement sur les élus et l’État. La société civile locale porte aussi sa part.

“Les initiatives collectives restent rares : peu d’associations solides, peu de coopératives viables, peu de projets structurants”

Said Marghadi, guide, réalisateur, entrepreneur et militant écologique

À Aït Bouguemez, presque chaque famille compte un membre actif dans le tourisme, à Marrakech ou à l’étranger. Cette diaspora représente une richesse considérable. Pourtant, les initiatives collectives restent rares : peu d’associations solides, peu de coopératives viables, peu de projets structurants.

Revenir l’été ou lors des fêtes religieuses, constater l’état de la vallée, s’en indigner… puis repartir sans rien faire n’est plus tenable. Sans se substituer à l’État, les citoyens peuvent agir : financer une bourse scolaire, soutenir un dispensaire, créer une bibliothèque, établir des partenariats avec des ONG. Les moyens existent. Ce qui manque, trop souvent, c’est la volonté collective.

Des choix politiques absurdes

“Récemment, une enveloppe de 30 000 dirhams a été allouée à une école coranique, dans une vallée privée de médecins”

Said Marghadi, guide, réalisateur, entrepreneur et militant écologique

Le cas du conseil communal de Tabant illustre parfaitement les dérives de la gouvernance locale. Récemment, une enveloppe de 30 000 dirhams a été allouée à une école coranique. Dans une vallée privée de médecin, ce choix relève du contresens dramatique.

Le Maroc ne manque pas d’imams ; il en forme déjà et en exporte. Ce qui manque cruellement, ce sont des médecins, des enseignants, des ingénieurs agricoles. Avec cette même somme, on aurait pu financer du matériel médical, soutenir les infirmiers en poste, ou offrir des bourses à des élèves brillants.

Une bourse accordée aujourd’hui à un élève méritant peut devenir demain un investissement humain durable : un médecin, un ingénieur, un enseignant originaire de la vallée qui choisira d’y revenir et de lui rendre ce qu’elle lui a donné.

Ces choix illustrent un problème plus profond : une gouvernance guidée par l’idéologie ou le clientélisme, et non par l’intérêt général.

La dignité ne se mendie pas

La Marche de la dignité d’Aït Bouguemez n’est pas un simple épisode de contestation. C’est un cri d’alarme. Un appel à la justice territoriale.

“La Marche de la dignité est un miroir tendu au Maroc tout entier”

Said Marghadi, guide, réalisateur, entrepreneur et militant écologique

Ce qui se joue à Aït Bouguemez dépasse cette vallée. C’est l’histoire de nombreuses campagnes marocaines, tenues à l’écart du développement, prisonnières de gouvernances défaillantes. La Marche de la dignité est un miroir tendu au Maroc tout entier.

Mais rien ne changera sans une remise en cause profonde de la gouvernance locale et régionale. Rien ne changera sans un renouvellement de la classe politique rurale, fondée sur la compétence et l’éthique. Rien ne changera sans une société civile plus active, solidaire et exigeante.

Les vallées de montagne n’ont pas besoin de compassion ni de discours creux. Elles ont besoin de routes, de médecins, d’écoles, de projets. Elles ont besoin d’élus compétents et de citoyens mobilisés, sur place et dans la diaspora.

La Marche de la Dignité a tracé un chemin. Aux autorités, aux politiques, comme aux citoyens de décider s’ils veulent l’emprunter ou continuer à regarder les vallées de montagne s’enfoncer dans l’oubli.

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