Alors que les réseaux sociaux marocains se transforment chaque été en tribunaux populaires du tourisme local, les factures de restaurants deviennent les nouvelles pièces à conviction. Cafés à 100 dirhams, salades à plus de 150 dirhams et fritures de poisson plus chères qu’un homard breton… De Tanger à Dakhla, la rengaine est connue : la flambée des prix n’épargne aucun littoral, et chaque addition postée provoque son lot d’indignation et de colère.
Car au-delà de la mauvaise surprise en fin de repas, c’est tout un modèle touristique qui vacille. Trop cher pour les touristes nationaux, dissuasif pour les Marocains du monde, et peu attractif pour les étrangers à la recherche d’un service cohérent, le tourisme local se heurte à ses propres limites. Et pendant que l’on débat ici du prix d’une salade niçoise à Saïdia, d’autres destinations, elles, avancent à pas sûrs. Prenez Madère, par exemple.
Madère, l’autre rive du bon sens
Cette île volcanique, située à 900 kilomètres des côtes marocaines, au large de l’océan Atlantique et sous pavillon portugais, n’a ni le désert du Sahara, ni les souks de Marrakech, encore moins la splendeur des médinas impériales. Et pourtant, cette ville natale de Cristiano Ronaldo offre à ses visiteurs une expérience qui ferait pâlir bien des stations balnéaires marocaines.
“Madère, la ville natale de Cristiano Ronaldo, offre à ses visiteurs une expérience qui ferait pâlir bien des stations balnéaires marocaines”
Après à peine deux heures de vol entre Marrakech et Funchal, capitale de Madère, l’aventure débute par un atterrissage sur l’un des aéroports les plus périlleux du monde. Un détail pittoresque qui, visiblement, n’effraie pas les touristes, principalement français, allemands ou britanniques, qui foulent par milliers ce bout de terre verdoyant.
La nature y est omniprésente, préservée, valorisée, et surtout accessible. Madère n’a peut-être pas les plages dorées d’Agadir ou les dunes de Merzouga, mais elle autre chose : 150 tunnels traversant les montagnes, des routes côtières panoramiques parfaitement entretenues, et des forêts classées par l’UNESCO où l’on randonne entre fougères géantes et lauriers centenaires. Ici, pas de calèches en détresse ni de médinas étouffées par le béton : tout est pensé pour faciliter la vie du touriste… sans le prendre pour une tirelire ambulante.
“À Madère, le touriste est un invité, pas un portefeuille sur pattes”
Les prix, justement. Une virée d’une demi-journée en mer pour observer dauphins et baleines ? 40 euros. Une excursion d’une journée entière en 4×4 avec chauffeur et guide local ? 20 euros. Une voiture de location ? À peine 5 euros la journée. Dans les restaurants, les serveurs sont aimables, prennent le temps d’expliquer la composition de chaque plat, et sourient sans attendre de pourboire. Même les cafés panoramiques, en bord de mer, osent afficher des prix qui frôlent l’indécence : 1,5 euro pour un espresso face à l’Atlantique. Le tout, sans chichis, ni supplément pour “vue imprenable”.
À Madère, le touriste est un invité, pas un portefeuille sur pattes. Lino, notre guide, enchaîne les anecdotes sur la vie locale : soins gratuits, éducation gratuite, stationnement gratuit. “C’est normal”, dit-il, “on paie nos impôts”. Le concept semble fonctionner. Aucun gardien de voiture en vue, aucun serveur mal luné, aucune arnaque à la carte gonflée pour les étrangers.
Tourisme : le grand écart
“Les Marocains de retour au bled, eux aussi, doivent s’armer de patience, de justificatifs, et parfois d’une certaine résilience pour supporter l’accueil glacial réservé à l’arrivée”
Et pendant ce temps, au Maroc, de retour à l’aéroport de la ville ocre, à l’issue du vol Funchal–Marrakech, un agent de police s’improvise douanier des émotions, interrogeant sèchement une touriste portugaise perdue dans la file d’attente. Incapable de répondre avec aisance à ses questions, faute de maîtriser le français ou l’anglais, la voyageuse semble décontenancée.
Les Marocains de retour au bled, eux aussi, doivent s’armer de patience, de justificatifs, et parfois d’une certaine résilience pour supporter l’accueil glacial réservé à l’arrivée. Une étrange façon de souhaiter la bienvenue dans un pays censé séduire ses visiteurs, et même ses propres enfants de retour au bercail.
Face à ces deux réalités, une question simple : quel menu propose réellement le Maroc à ses touristes ? Quel parcours leur offre-t-on, et à quel prix ? Les slogans creux du type “le plus beau pays du monde” ne suffisent plus. Le tourisme, ce n’est pas une promesse. C’est une chaîne de services cohérents, accessibles et respectueux. À Madère, on l’a compris. Au Maroc, on en parle encore. Et pendant ce temps-là, les 26 millions de touristes promis pour 2030 restent coincés… dans un tunnel qui, lui, n’est toujours pas creusé.
