[Tribune] Dans le Haut Atlas, quand la fracture numérique tue le territoire

Par Said Marghadi

Dans les hauteurs du Haut Atlas central, la province d’Azilal pourrait être une vitrine du Maroc rural : paysages sublimes, savoir-faire uniques, hospitalité sincère. Mais derrière la carte postale, un mur invisible empêche toute évolution : l'absence d'Internet.

Ici, la connexion est un mirage : rare, instable, et parfois inexistante. Et cette déconnexion n’est pas un simple désagrément. C’est une privation de droits. C’est un coup de frein au développement économique. C’est un danger pour la sécurité des habitants et des touristes. C’est une condamnation à l’invisibilité.

Saïd Marghadi est guide, réalisateur, entrepreneur, militant écologique, président de Touda Ecolodge et de l’écomusée Vallée des Bougmez.Crédit: DR

Internet ? Mauvaise idée ?

Certains s’en consolent : “Pas de connexion, pas de dérives”. Ils préfèrent imaginer que l’absence de réseau protège une société rurale fragile contre les flots de contenus inutiles ou toxiques. Dans un monde dans lequel beaucoup ne savent ni lire ni écrire, Internet devient un robinet à distraction, vidéos sans fin et trop souvent, pornographie… Mais ce raisonnement est une illusion. L’isolement numérique n’élève pas : il enferme. Il ne protège pas : il abandonne.

Une économie sabotée

Chaque jour, dans les montagnes du Haut Atlas, les acteurs du tourisme butent contre ce mur numérique. Impossible de confirmer une réservation. D’envoyer un devis ou de répondre à un client qui attend une réponse rapide.

“Le Maroc aime brandir ses ambitions numériques. Mais tant que les régions rurales resteront déconnectées, ces ambitions resteront inachevées”

Said Marghadi, guide touristique et militant écologique

En cas d’accident, il faut être très patient pour joindre les secours et les autorités locales. Les visiteurs aussi trinquent. Incapables de consulter la météo, de planifier la suite de leur voyage, ou de rester en contact avec leurs proches. Et surtout, frustrés de ne pas pouvoir partager ce qu’ils vivent ici privant ainsi le Haut Atlas de la plus puissante des vitrines : la recommandation spontanée.

L’absurdité administrative

Une injonction absurde, mais le comble, c’est que l’administration nous impose de faire des télédéclarations pour chaque arrivée et départ de touriste. C’est la loi. Très bien. Mais où est la connexion pour le faire ? La plupart des hébergements en montagne ne sont pas équipés en ordinateurs. Les gestionnaires n’ont ni les outils, ni la formation nécessaire. Pour nombre d’acteurs du tourisme en zone rurale, cette exigence administrative sonne comme une double peine.

Une région absente des radars

Sur le plan institutionnel, l’impact est tout aussi grave. Sans données fiables sur le nombre de visiteurs, sur la fréquentation, sur les besoins, la région est sous-estimée par les décideurs. Moins de données signifie moins de financement, moins d’infrastructures, moins de projets. À Azilal, le tourisme reste donc invisible dans les statistiques nationales et invisible dans les plans de développement.

Ce que demande la montagne

“Le Maroc du futur ne peut pas se construire en laissant ses montagnes dans l’oubli”

Said Marghadi, guide touristique et militant écologique

Les habitants et les acteurs locaux ne réclament pas la lune. Ils ne rêvent pas de la 5G ou de métavers. Ils demandent simplement une connexion fiable, stable et accessible pour pouvoir travailler, pour se sécuriser et simplement pour exister. Le Maroc aime brandir ses ambitions numériques. Très bien. Mais tant qu’Azilal et tant d’autres régions rurales resteront déconnectées, ces ambitions resteront inachevées. Le pays du futur ne peut pas se construire en laissant ses montagnes dans l’oubli. À Azilal, il n’y a pas que la géographie qui isole. L’absence d’Internet enferme la région dans l’invisibilité et l’abandon. À quand une vraie politique pour les zones montagneuses du Maroc ?

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