Alors que les Lions de l’Atlas s’apprêtent à débuter le Mondial en affrontant le Brésil, le Boualem n’a la tête ni aux affaires d’Etat ni aux grandes discussions. Cela a certainement un lien avec le souvenir amer de 1998.
Au moment où le Boualem écrit ces lignes, il est entièrement mobilisé par la projection mentale qu’il effectue sur le premier match des Marocains, samedi soir (le 13 juin, ndlr) contre le Brésil. Cette semaine, il ne vous ennuiera pas avec ses considérations foireuses et autres analyses à la fois redondantes, évidentes et pénibles sur l’étrange manière qu’à l’Empire de recevoir la planète, ce n’est pas le sujet. Il y a une Coupe du Monde qui débute, les amis, c’est une chose très importante.
Pour les Marocains, répétons-le, c’est un événement considérable, une sorte de marqueur générationnel, un moment qui se fige dans la mémoire d’une génération. Les plus anciens se souviennent du but de Houmane contre la RFA, ils l’ont entendu à la radio, et ils ont vécu comme un rêve cette fameuse mi-temps où le Maroc menait au score contre des géants. C’était en 1970 et les paroles de notre hymne avaient été écrites pour l’occasion, ce qui donne une idée précise de ce que représente l’équipe nationale et le Mondial pour les Marocains et leur image d’eux-mêmes. D’autres se souviennent des buts de Khairi en 1986 et de la secousse qui a fait trembler le pays deux fois. Mais ceci est faux, bien sûr. Il faut corriger : ils ne sont pas quelques-uns à se souvenir de cette merveilleuse soirée, mais bien tous ceux qui étaient en âge de la vivre, voilà la réalité.
Pareil pour le scénario épouvantable de notre élimination lors des poules de 1998. Depuis cette horrible soirée, il ne s’est plus trouvé aucun Marocain pour soutenir le Brésil. En perdant avec nonchalance contre la Norvège, nos anciennes idoles nous avaient condamnés, par négligence, et c’était évidemment impardonnable, une sorte de faute professionnelle. La violence du ressentiment avait même conduit le Boualem à supporter la France en finale, imaginez un peu son désarroi, et il avait estimé à l’époque que l’étonnante défaite de la Seleção dans ce match étrange n’était due qu’à la puissance de notre œil collectif. Oui, tout cela, c’est notre histoire.
“Pendant ce match contre le Brésil, nous allons partager des émotions, vivre un peu ensemble, comme avant le grand morcellement social, celui qui nous a enfermés chacun dans son réseau social et dans ses certitudes.”
En revanche, rares sont les représentants de ces générations en voie d’extinction qui se rappellent de nos Coupes d’Afrique de cette époque. Il faut le dire tranquillement : elles ne concernaient que les aficionados acharnés. Le grand public, lui, considérait ces joutes douteuses comme indignes de son intérêt. Un peu comme les élections, la Coupe d’Afrique était un truc de spécialiste.
Seul le Mondial comptait, voilà tout. Pas seulement les matches : nos innombrables candidatures à l’organisation de cette compétition ont également marqué nos esprits. Le moment funeste où le pompeux nain suisse a sorti le nom de l’Afrique du Sud d’une enveloppe en 2004 vaut, au moins dans l’intensité cruelle de son frisson, le but contre son camp de Bouhaddouz à la fin d’un match diabolique contre l’Iran quatorze ans plus tard. Et même cette remarquable traversée des ténèbres, farcies d’éliminations invraisemblables, de décisions lunaires, de coachs en quantité abondante et de toutes les nationalités, nous aura, quelque part, appris les bienfaits du second degré et de l’autodérision, sans lesquels la passion du foot devient toxique.
Voilà pourquoi ce match contre le Brésil est un rendez-vous avec nous-mêmes, il convient de l’honorer comme il se doit, avec la conscience de son importance. Nous allons partager des émotions, vivre un peu ensemble, comme avant le grand morcellement social, celui qui nous a enfermés chacun dans son réseau social et dans ses certitudes. Voilà, préparons-nous, et merci.
