[Tribune] Plaidoyer pour la légitimité du politique

Par Abdennasser Naji

Faut-il revoir l'article 47 de la Constitution, qui régit notamment la nomination et la révocation du chef du gouvernement ? Pour Abdennasser Naji, expert en éducation et président de l'Association marocaine pour l'amélioration de la qualité de l'enseignement (AMAQUEN), les dysfonctionnements du système partisan ne justifient pas de remettre en cause un acquis majeur de la réforme de 2011.

La réflexion sur les institutions d’un pays n’est jamais un exercice purement technique ; elle touche à l’âme même de son contrat social. C’est avec une attention soutenue et un profond respect intellectuel que j’ai lu la seconde tribune du professeur Hamid Bouchikhi dans les colonnes de TelQuel. En répondant aux objections suscitées par son premier plaidoyer en faveur d’une révision de l’article 47 de la Constitution, mon éminent collègue insiste sur la nécessité d’interroger la nature sociologique de nos partis politiques pour justifier son modèle de « confiance négociée ».

Rabat, août 2021. Une passante devant les symboles des principaux partis candidats aux élections du 8 septembre.Crédit: Fadel Senna / AFP

Si son diagnostic sur les pathologies qui encombrent notre paysage partisan — le clientélisme, l’atrophie de la démocratie interne, le règne des notables et le désamour citoyen — est d’une justesse indiscutable, les conclusions constitutionnelles qu’il en tire me paraissent comporter un risque majeur de régression. En tentant de corriger les défaillances des acteurs par une modification de la norme suprême, sa proposition risque, involontairement, d’euthanasier l’institution centrale de la représentation populaire.

Le débat qui nous oppose ne porte pas sur l’opportunité de réformer, mais sur la méthode : là où mon collègue suggère une logique de rupture institutionnelle, je préconise une approche cumulative, qui capitalise sur les acquis de 2011 pour contraindre les acteurs à se hisser à la hauteur du texte, et non l’inverse.

Une histoire partisane nuancée

Pour fonder la légitimité de sa proposition, le professeur Bouchikhi dresse un réquisitoire historique sévère contre les partis politiques marocains, qualifiant leur fragilité d’« auto-infligée » dès les lendemains de l’indépendance en 1956. Selon ce récit, les luttes fratricides et les pulsions hégémoniques des formations issues du mouvement national auraient elles-mêmes fabriqué la centralité arbitrale de la Monarchie.

Cette lecture, bien que documentée, souffre d’une unilatéralité qui occulte la complexité de notre mémoire politique. La fragilité du fait partisan au Maroc n’est pas une simple pathologie endogène ou un suicide collectif. Elle est le produit d’une longue et dense dialectique historique, où l’ingénierie politique et les choix de régulation de l’environnement étatique ont activement façonné, fragmenté et parfois délibérément affaibli les structures partisanes pour en contrôler l’accès au pouvoir.

Le pluralisme marocain, s’il a préservé le pays du piège du parti unique, a également été géré de manière à maintenir les formations politiques dans un état de dépendance et de division structurelle. Attribuer le « mal politique » aux seuls partis revient à analyser le greffon en oubliant l’action historique du porte-greffe. La responsabilité de notre situation actuelle est partagée, et c’est précisément pour cela que le remède ne peut consister à acter définitivement l’impuissance des partis.

Le quotient électoral de 2021

L’un des arguments nodaux du professeur Bouchikhi consiste à souligner qu’en vertu de l’article 47, combiné aux dynamiques électorales actuelles, le parti arrivé en tête se voit confier la direction du gouvernement alors qu’il ne représente souvent qu’environ 10 % du corps des électeurs inscrits. Il y voit une « prime à la faiblesse ».

C’est là un biais de perspective qui confond l’effet et la cause. Cette faible représentativité numérique n’est en rien le produit d’une déficience intrinsèque de l’article 47 ; elle est la conséquence directe de l’ingénierie électorale adoptée lors de la réforme du Code électoral de 2021. En introduisant un quotient électoral calculé sur la base des inscrits et non des votants — une singularité mathématique introuvable dans les démocraties comparables —, le législateur a sciemment plafonné les scores des grands partis et atomisé la Chambre des représentants. C’est cette règle législative qui a produit l’illusion d’une faiblesse structurelle en empêchant l’émergence de majorités claires et lisibles.

Dans n’importe quel régime de scrutin proportionnel, la légitimité de gouverner ne se mesure pas de manière absolue au soir du premier tour, mais par la capacité à bâtir une coalition majoritaire cohérente. L’article 47 n’exempte pas le vainqueur de l’exigence de force : il l’oblige à être le premier artisan d’un compromis national, à écouter ses partenaires et à fusionner des visions, exactement comme cela se pratique dans les démocraties ailleurs.

L’impensé de l’État et le mirage du profil providentiel en 2026

Il est frappant de constater que dans l’analyse de mon collègue, l’État en tant qu’acteur de la gouvernance semble singulièrement absent, ou réduit à la figure d’un arbitre neutre. Son modèle de « confiance négociée » emprunte ses codes à la gouvernance d’entreprise : un chef de l’État présidant un Conseil de surveillance, et un chef du gouvernement agissant en directeur général, chargé d’exécuter une feuille de route pré-formatée.

“Si le paysage partisan est aujourd’hui atone, c’est aussi parce que l’extension continue du domaine de la technocratie a progressivement privé les partis politiques de leurs prérogatives de conception stratégique”

Abdennasser Naji, président de l'Association marocaine pour l'amélioration de la qualité de l'enseignement (AMAQUEN)

Cette vision managériale évacue une réalité politique fondamentale : si le paysage partisan est aujourd’hui atone, c’est aussi parce que l’extension continue du domaine de la technocratie a progressivement privé les partis politiques de leurs prérogatives de conception stratégique. Lorsque les grandes orientations et les politiques sectorielles sont externalisées vers des agences ou des commissions technocratiques, les partis se vident de leur substance et se muent, par force, en simples machines électorales ou en « coopératives de députés ».

Ce débat s’inscrit d’ailleurs dans un contexte politique particulier, en cette année 2026, où la circulation intense de figures perçues comme « apolitiques » ou purement technocrates — à l’instar de l’attention médiatique légitime entourant des profils performants comme celui de Fouzi Lekjaa — nourrit le mirage de l’homme providentiel. Il est tentant de croire que l’efficacité managériale peut avantageusement remplacer la légitimité laborieuse du suffrage universel. C’est une illusion systémique. Une Constitution ne se conçoit pas pour s’adapter aux profils performants du moment ou pour céder aux effets de mode de la conjoncture. Substituer l’efficacité froide d’une gouvernance descendante à la légitimité ascendante du vote populaire est un pari dangereux qui fragilise le fondement même de l’adhésion citoyenne.

Le droit organique contre la révision suprême

La fin de la tribune du professeur Bouchikhi dessine des perspectives de réforme que je ne peux que saluer chaleureusement. Lorsqu’il propose de « donner des dents » aux principes de la loi organique n° 29-11, de conditionner le financement public et le droit de présenter des candidats à des preuves vérifiables de démocratie interne, ou d’auditer rigoureusement les comptes des partis, il rejoint les conclusions de ma propre réflexion.

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C’est ici que réside à mon avis la principale contradiction logique du professeur Bouchikhi. S’il démontre avec autant de brio que les remèdes fondamentaux aux maux de notre système politique sont d’ordre législatif, organisationnel et éthique, pourquoi persister à vouloir modifier l’article 47 de la Constitution ? Pourquoi vouloir toucher à l’architecture suprême de l’État alors que les outils de régulation, de moralisation et de contrainte existent déjà dans le droit organique ?

Il n’est pas nécessaire de procéder à une chirurgie à cœur ouvert sur la Constitution pour régler des défaillances d’acteurs. Nous devons plutôt réformer le Code électoral en revenant à un quotient basé sur les votants pour restaurer la vérité des urnes, interdire de manière absolue le cumul des mandats entre une fonction législative et la présidence d’une grande collectivité, afin de briser les baronnies locales et libérer de l’espace pour des profils académiques, et appliquer rigoureusement la loi sur les partis pour que le mérite intellectuel et programmatique l’emporte sur la seule puissance financière.

Le dualisme de l’exécutif et la fonction protectrice de l’article 47

Enfin, il nous faut aborder le point névralgique de notre modèle institutionnel, que l’analyse managériale tend à éluder : la nature unique du dualisme de l’exécutif marocain. Notre système repose sur la coexistence d’un chef de l’État, le monarque, qui détient des pouvoirs stratégiques majeurs et bénéficie d’une légitimité populaire, historique et religieuse immense, et d’un chef de gouvernement issu d’un processus électoral nécessairement fragmenté.

“La modernisation politique du Maroc ne se fera pas en contournant les partis, mais en les contraignant à se réformer sous le regard exigeant des électeurs et sous la pression de lois organiques courageuses”

Abdennasser Naji, président de l'Association marocaine pour l'amélioration de la qualité de l'enseignement (AMAQUEN)

Dans cette architecture fine, l’article 47 remplit une fonction essentielle de « paratonnerre institutionnel » et de transfert de responsabilité politique. En liant de manière automatique la nomination du chef du gouvernement au verdict des urnes, la Constitution de 2011 protège le Trône en plaçant la responsabilité de la gestion quotidienne, des arbitrages budgétaires et des choix de coalition sur les épaules du parti vainqueur. C’est ce parti, et lui seul, qui affronte le jugement de l’opinion publique et le risque de l’usure du pouvoir.

Si nous adoptions le modèle trans-partisan ou indépendant préconisé par le professeur Bouchikhi, ce mécanisme de protection s’effondrera. Un chef de gouvernement déconnecté du suffrage universel, nommé en dehors de toute logique de victoire électorale, deviendrait le mandataire direct d’une feuille de route descendante. En cas de crise sociale aiguë ou d’échec économique, les partis de la coalition démissionneraient immédiatement de leur responsabilité morale. Le blâme politique ne s’arrêterait plus aux états-majors des partis. Loin de renforcer l’efficacité de l’État, ce modèle exposerait dangereusement l’institution monarchique au jeu des mécontentements populaires.

Conclusion : capitaliser sur l’acquis démocratique

L’article 47 de la Constitution n’est pas une simple règle arithmétique que l’on peut ajuster au gré des insatisfactions conjoncturelles. Il est le symbole majeur du passage d’une légitimité purement octroyée à une légitimité contractualisée par le vote des citoyens. Revenir sur cet acquis, sous prétexte que les acteurs politiques actuels n’ont pas encore pleinement intériorisé l’éthique de leur fonction, équivaudrait à constitutionnaliser un renoncement.

La modernisation politique du Maroc ne se fera pas en contournant les partis, mais en les contraignant à se réformer sous le regard exigeant des électeurs et sous la pression de lois organiques courageuses. Entre l’efficacité apparente d’une gouvernance technocratique et l’apprentissage, parfois laborieux mais nécessaire, de la démocratie représentative, seule la seconde offre les fondations durables d’une stabilité sociale partagée. C’est en préservant le lien sacré entre le bulletin de vote du citoyen et la direction de l’exécutif que nous resterons fidèles à l’esprit de notre Constitution et aux ambitions du Nouveau modèle de développement.

Abdennasser Naji est expert en éducation et président de l’Association marocaine pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement (AMAQUEN).