[Tribune] Article 47 : arrêtons de récompenser la faiblesse des partis

Par Hamid Bouchikhi

Le système partisan marocain souffre d’une crise de légitimité que l’article 47 de la Constitution aggrave plutôt qu’il ne corrige. Dans cette tribune, Hamid Bouchikhi, universitaire, retrace la généalogie d’un parti politique importé, confisqué par des zaïms inamovibles et vidé de sa substance démocratique — et plaide pour que la réforme constitutionnelle aille de pair avec une refondation des partis eux-mêmes.

La publication de mon plaidoyer pour une révision de l’article 47 m’a valu une objection que je veux prendre au sérieux, car elle est sincère et largement partagée : en proposant de défaire l’automatisme qui hisse le parti « arrivé en tête » à la tête du gouvernement, je chercherais un retour en arrière dans le processus démocratique. Toucher à la place des partis, ce serait affaiblir la démocratie elle-même.

Cette critique repose sur une prémisse qu’elle n’énonce jamais : que les partis politiques marocains détiendraient la légitimité démocratique qui ferait de tout amoindrissement de leur accès automatique au pouvoir une régression. C’est cette prémisse que je voudrais interroger, non pour défendre un camp contre un autre, mais parce qu’elle me paraît sociologiquement fausse.

Je précise d’emblée la place d’où je parle. Je n’ai pas d’agenda politique, et la question qui m’occupe n’est ni « pour ou contre les partis ». Elle est d’un autre ordre, sociologique et institutionnaliste : quelle sorte d’institution est, au Maroc, le parti politique ? Comment est-il devenu ce qu’il est ? Car le parti n’est pas un acteur parmi d’autres : il est l’institution centrale de la démocratie représentative moderne. Il n’existe pas, ailleurs dans le monde, de démocratie sans partis. La vraie question n’est donc pas de savoir si l’on aime ou non nos partis, mais de comprendre ce qu’ils sont devenus, et ce que cette mutation implique pour le débat constitutionnel.

Le chef du gouvernement Aziz Akhannouch au Parlement le 15 avril 2026.Crédit: TelQuel

Une institution importée

Le parti, tel que nous le connaissons, est né ailleurs, dans la modernité parlementaire européenne. Au Maroc, il a été greffé sur un corps politique qui avait déjà sa propre grammaire — la monarchie, l’allégeance, les solidarités tribales et notabiliaires. Et une greffe n’est pas une pousse née de la graine : c’est une adjonction, qui dépend du porte-greffe et peut être rejetée.

On en tire trop vite une conclusion paresseuse : le parti serait « étranger » au sol marocain, et la démocratie inadaptée à notre culture. C’est l’argument du statu quo, drapé dans la « singularité ». Je le récuse. La difficulté de la greffe n’est pas naturelle, inscrite dans le terrain ; elle est historique, faite de choix et d’épisodes précis. Et ces choix ne furent pas seulement ceux du pouvoir.

Un mérite n’est pas un titre

Le mouvement national a payé son rôle dans l’indépendance d’une illusion tenace. Ses dirigeants avaient lié le retour du sultan exilé à la conquête de la liberté ; ils en conclurent que leur combat contre la France leur conférait le droit de tenir le premier rôle — de diriger le pays, la monarchie n’ayant plus qu’à régner, voire à s’effacer. Certains rêvaient ouvertement d’un parti unique.

C’était se méprendre lourdement sur la nature de la légitimité. La monarchie n’est pas une institution parmi d’autres : enracinée dans des siècles d’histoire marocaine, elle porte une légitimité — historique, symbolique, religieuse — qu’aucun parti, si méritant fût-il dans la lutte pour l’indépendance, ne pouvait égaler ni remplacer. La légitimité du parti, elle, était réelle mais récente et empruntée : elle procédait d’une contribution à l’indépendance, non d’un enracinement dans le pays.

Confondre un mérite avec un titre : telle fut l’erreur. Avoir servi la cause de l’indépendance ne donnait pas le droit de gouverner seul, et moins encore de rivaliser avec le trône. Le parti, cette forme d’organisation que le mouvement de libération avait adoptée, a pourtant prétendu à cette rivalité. Ce fut une faute historique, et elle a coûté cher : des décennies perdues en luttes de pouvoir, une instabilité chronique, un processus démocratique arrêté avant même d’avoir commencé. Cette surestimation de soi avait, du reste, une seconde face tournée cette fois vers l’intérieur.

Frères ennemis

Car le récit dominant, qui impute l’échec à la seule monarchie, oublie l’autre versant de la séquence fondatrice. Au lendemain de l’indépendance, en 1956, l’Istiqlal quadrille le pays et remplit le vide laissé par l’administration française. Face à sa pulsion hégémonique se dressent deux frondes : le Parti démocratique de l’indépendance de Mohammed Hassan El Ouazzani, vieux rival d’Allal El Fassi, et, dans les campagnes, le monde des anciens résistants et de l’Armée de libération, d’où sortira le Mouvement populaire.

Le parti dominant ne s’est pas contenté de la compétition. Il a usé de la violence. Le massacre de Souk Larbaâ, en 1956, est attribué à ses partisans ; à Tétouan, Dar Bricha sert dès 1957 de centre secret de détention et de torture ; et une série de résistants rivaux sont liquidés.  L’historien Maâti Monjib en a dressé la liste. Le cas emblématique reste celui d’Abbas Messaâdi, fondateur de l’Armée de libération, abattu à Fès le 27 juin 1956. Le meurtre demeure une énigme. On a soupçonné des proches de l’Istiqlal, et l’accusation a visé Ben Barka lui-même. Elle émane surtout d’Abdelkrim El Khatib, partie prenante de l’époque, et n’a jamais été établie : le seul condamné fut plus tard gracié. Mais la portée du crime est, elle, certaine : il a nourri la révolte du Rif et la naissance même du Mouvement populaire. La violence d’un parti a engendré un autre parti.

Quelques mois plus tard, en janvier 1957, la révolte d’Addi Ou Bihi, dans le Tafilalet, porte le pays au bord de l’affrontement armé. Le Maroc a frôlé la guerre civile fratricide. Il faut reconnaître à la monarchie d’avoir contenu ce basculement quand Mohammed V a refusé de livrer le premier gouvernement à l’Istiqla, barrant la route au parti unique. C’est précisément l’institution enracinée, légitime, que les partis avaient sous-estimée qui a empêché le pays de sombrer.

En se déchirant dès le premier jour, les partis ont eux-mêmes fabriqué la centralité arbitrale de la monarchie. Ils lui ont fourni, par leur fratricide, à la fois la justification et l’espace pour s’imposer au-dessus d’eux. La faiblesse partisane ne fut pas seulement subie: elle fut, à l’origine, auto-infligée.

La marocanisation du parti

Ce double péché des origines a inauguré une longue histoire de divisions. Le mouvement nationaliste, qui aurait dû former le front uni de l’indépendance, s’est fracturé presque aussitôt constitué. Le Parti de l’Istiqlal prend officiellement ce nom à la fin de 1943 ; trois ans plus tard, en 1946, le camp se scinde lorsque Mohammed Hassan El Ouazzani, rival de longue date d’Allal El Fassi, érige son courant en parti distinct : le Parti démocratique de l’indépendance, le parti de la Choura. À peine née, la maison commune de l’indépendance se divisait déjà. Et cette fracture inaugurale en annonçait bien d’autres : l’Istiqlal enfante l’UNFP en 1959 ; l’UNFP enfante l’USFP en 1975 ; le Mouvement populaire se scinde à répétition : Khatib d’abord, puis Aherdane et son Mouvement national populaire, puis le Mouvement démocratique et social ; la gauche se fragmente et se recompose sans fin. Des décennies de scissions, d’anathèmes et de querelles de chefs.

“La manière dont le parti politique a été marocanisé l’a pratiquement vidé de sa substance. Il s’est mué en fonds de commerce”

Hamid Bouchikhi, universitaire

La manière dont le parti politique a été « marocanisé » l’a pratiquement vidé de sa substance. Il s’est mué en fonds de commerce. Après une première phase, plus ou moins longue, où il est doté d’un corpus idéologique et d’une démocratie interne, le parti finit entre les mains d’un zaïm à vie, entouré d’un cercle étroit ; sa direction se transmet de façon quasi patrimoniale ; ses congrès se tiennent rarement, ou jamais ; ses élections internes sont des simulacres ; le népotisme y prospère ; et l’on murmure que certaines investitures s’y achètent. Voilà l’institution censée porter la volonté populaire.

Ces pathologies sont endogènes. Le pouvoir a pu s’en réjouir, les encourager ou les exploiter, mais il ne les a pas inventées de toutes pièces. Un parti devenu un fonds de commerce se dégrade de l’intérieur, indépendamment de toute pression exogène.

Ce que cela change pour l’article 47

On comprend, dès lors, pourquoi la critique adressée à mon plaidoyer me paraît prendre les choses à l’envers. Elle prolonge, sans le savoir, l’erreur des origines : elle surestime encore la légitimité du parti, et confond son monopole avec la démocratie elle-même. Réviser l’article 47, ce n’est pas reculer démocratiquement. C’est refuser de tenir pour acquise une légitimité que les partis n’ont jamais consolidée.

“Le parti-rente, refermé sur son zaïm, a perdu la société ; l’article 47, lui, lui a conservé le pouvoir”

Hamid Bouchikhi, universitaire

L’analyse institutionnaliste l’éclaire, à condition de ne pas confondre les rôles. En bas, la marocanisation érode la représentativité du parti : refermé sur son zaïm, le parti-rente ne porte plus qu’une fraction de la société. En haut, l’article 47 ne corrige pas cette faiblesse, il la récompense. Couplé au quotient de 2021, qui fragmente les résultats au point qu’« arriver en tête » ne signifie pas qu’on est représentatif ( autour de 10 % des inscrits), il confère au parti vainqueur un pouvoir gouvernemental sans commune mesure avec son poids réel. Là est le cœur du problème que visait mon précédent plaidoyer : non que la règle affaiblisse le parti, mais qu’elle l’exempte de toute exigence de force. Puisque le seul rang suffit pour gouverner, rien ne l’oblige à élargir sa base ni à se démocratiser. La règle accorde une prime au rang ; elle ne fait pas la légitimité.

Pour des partis authentiques

Que faire, alors ? Pour l’essentiel, la réponse est déjà écrite. La loi organique n° 29-11 sur les partis politiques, qui décline l’article 7 de la Constitution, énonce les principes d’un parti digne de ce nom : un fonctionnement interne fondé sur des règles démocratiques, une mission d’encadrement et de formation politique des citoyens, et une gestion financière transparente, soumise au contrôle annuel de la Cour des comptes. Le législateur voulait faire du parti une « école de la démocratie », et il n’a cessé d’y revenir, retouchant la loi sur le financement, puis, plus récemment, sur la gouvernance et la représentativité. Le mal marocain n’est donc pas un vide juridique : il tient à l’écart entre le texte et la pratique. Les rapports annuels de la Cour des comptes le rappellent : comptes remis en retard, ou pas du tout ; et chacun sait ce que valent des congrès indéfiniment reportés et des élections internes jouées d’avance.

Un projet pour des partis authentiques tient alors en deux mouvements. Le premier : donner des dents aux principes existants. Que le financement public et le droit même de présenter des candidats soient subordonnés à des preuves vérifiables de vie démocratique interne : des congrès tenus à échéance, des instances réellement élues, des comptes audités et rendus publics, une limitation du nombre de mandats à la tête du parti pour briser le règne du zaïm, une désignation transparente des investitures pour en tarir le commerce. La démocratie interne et la transparence cessent d’être des vœux pieux le jour où elles commandent l’argent et l’accès aux urnes.

“Un parti authentique permet à l’électeur de choisir entre des visions, non entre des notables”

Hamid Bouchikhi, universitaire

Le second mouvement touche à ce qu’aucune loi ne peut décréter : l’enracinement et le sens. Un parti authentique a une ossature idéologique, un projet débattu, des cadres formés, une ligne lisible qui permette à l’électeur de choisir entre des visions et non entre des notables. Il rayonne dans le « Maroc profond » par une présence permanente, et non par un parachutage de campagne ; il y forme des militants au lieu d’y acheter des élites. Sa représentativité (femmes, jeunes, régions) reflète la société parce qu’il la fait vivre, et pas seulement parce que la loi l’exige. Et c’est à ce prix qu’il peut ramener le citoyen aux urnes : on ne réduit pas l’abstention à coups de campagnes de civisme, mais en rendant au vote un enjeu, ce que seuls des partis crédibles savent faire.

Voilà le programme. Il s’agit de rendre le parti digne du pouvoir que la Constitution peut lui confier. Réviser l’article 47 et refaire le parti sont les deux moitiés d’un même chantier. La greffe prendra le jour où le greffon sera sain. Ce n’est pas un recul dans la démocratie : c’est lui donner, enfin, les institutions qu’elle réclame.


Hamid Bouchikhi est universitaire, professeur à l’ESSEC, spécialiste de l’innovation managériale, de l’identité organisationnelle et de l’entrepreneuriat. Lauréat du MIT Sloan Management Review Richard Beckhard Memorial Prize (2014), il a été classé parmi les 30 penseurs mondiaux les plus influents en management par Thinkers 50 (2021). Il a également enseigné au Japon, en Malaisie et exercé comme doyen en Corée du Sud.

 

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