Biodiversité : le CESE appelle les politiques à changer radicalement de logiciel

Le Conseil économique, social et environnemental tire la sonnette d'alarme. Dans un avis adopté à l'unanimité en décembre 2025, il dresse un bilan alarmant de l'état de la biodiversité au Maroc et appelle à une refonte en profondeur des politiques publiques, de l'agriculture à l'urbanisme, en passant par la pêche et la fiscalité environnementale.

Par

Le Conseil économique, social et environnemental (CESE). Crédit: Rachid Tniouni / TelQuel

Longtemps reléguée au rang de sujet environnemental secondaire, la biodiversité est désormais présentée par le Conseil économique, social et environnemental comme une question de souveraineté nationale. Dans un avis adopté à l’unanimité le 22 décembre 2025, et présenté le 20 mai, intitulé “La biodiversité au Maroc : pour une gouvernance renouvelée au service d’un développement territorial durable”, le CESE dresse un constat sévère de l’état du vivant au Maroc et propose une refonte profonde de la manière dont l’État pense le développement, l’agriculture, l’eau ou encore l’aménagement du territoire.

Le rapport, élaboré après plusieurs mois d’auditions, une mission de terrain dans la région de Souss-Massa et une consultation citoyenne ayant recueilli 1.679 contributions via la plateforme Ouchariko, considère que le modèle actuel atteint ses limites face à l’effondrement progressif des écosystèmes.

Une dégradation rapide et parfois irréversible des écosystèmes

Le paradoxe marocain est au cœur du rapport. Le royaume dispose d’une biodiversité exceptionnelle, liée à sa position géographique, sa diversité climatique et la variété de ses paysages. Le pays compte plus de 25.500 espèces animales recensées et plusieurs écosystèmes uniques, des zones humides atlantiques aux oasis sahariennes en passant par les forêts de cèdres et les arganeraies.

Mais cette richesse s’érode rapidement. Le CESE évoque des pressions multiples qui convergent : artificialisation des sols, urbanisation, pollution, surexploitation des ressources naturelles, agriculture intensive et effets accélérés du changement climatique. L’institution cite notamment la disparition de 75% des variétés locales de céréales en l’espace de quelques décennies, illustrant ainsi de l’appauvrissement de l’agrobiodiversité nationale.

Les milieux marins ne sont pas épargnés. Le rapport alerte sur des stocks halieutiques proches de l’effondrement, conséquence de décennies d’exploitation intensive. Malgré les avancées des politiques de gestion des pêches, plusieurs espèces restent soumises à une forte pression, tandis qu’une grande partie du potentiel biologique marin demeure peu valorisée scientifiquement et économiquement. Et pour cause, sur les 8.000 espèces recensées dans le littoral marocain, “seules 60 à 100 font l’objet d’un suivi scientifique régulier et d’une valorisation économique effective”, souligne le rapport.

Le CESE met également en lumière l’affaiblissement des services rendus gratuitement par les écosystèmes. Pollinisation, fertilité des sols, recharge des nappes phréatiques, régulation climatique ou protection contre l’érosion, etc. : autant de fonctions vitales qui soutiennent l’économie réelle mais restent absentes des indicateurs classiques de richesse. Cette invisibilité économique du vivant conduit les politiques publiques à privilégier des gains immédiats au détriment de la durabilité des territoires.

Cette dégradation est d’autant plus préoccupante que le Maroc fait partie des pays les plus exposés au stress hydrique et aux dérèglements climatiques. Pour le CESE, la biodiversité, l’eau et la sécurité alimentaire devraient être conçus de façon indissociable.

Une gouvernance éclatée au détriment de la biodiversité

L’un des constats les plus critiques du rapport concerne la gouvernance publique. Le CESE estime que les politiques sectorielles continuent de fonctionner de manière fragmentée, avec des logiques parfois contradictoires entre agriculture intensive, gestion hydrique, urbanisation et protection des écosystèmes.

La Stratégie et Plan d’Action Nationaux pour la Biodiversité adoptée en 2004 et actualisée en 2015, était censée constituer le cadre de référence du pays. Elle est jugée insuffisamment contraignante. Si le document existe bel et bien, ses orientations ne s’imposent pas réellement aux grands secteurs productifs. Résultat : les arbitrages économiques se font souvent au détriment du vivant.
Pour sortir de cette logique, le CESE propose un changement institutionnel majeur. L’institution recommande l’adoption d’une véritable loi-cadre sur la biodiversité afin de rendre les engagements nationaux opposables aux politiques publiques sectorielles. Elle préconise aussi le rattachement de la Commission nationale du changement climatique et de la biodiversité au Chef du gouvernement afin d’en faire un organe d’arbitrage transversal capable de dépasser les rivalités administratives.

Le rapport plaide également pour la création d’un cadre juridique unifié consacré à la biodiversité. Aujourd’hui, les textes encadrant les ressources naturelles sont dispersés entre plusieurs législations souvent anciennes et parfois incohérentes. Cette fragmentation limiterait l’efficacité des politiques de préservation et compliquerait le contrôle des atteintes aux écosystèmes.

Le CESE insiste enfin sur l’importance de territorialiser les politiques environnementales. En effet, les enjeux de biodiversité diffèrent selon les milieux ; les montagnes du Rif, les plaines agricoles atlantiques ou les zones désertiques du Sud nécessitent un traitement géographiquement adapté. La gouvernance du vivant doit, selon l’institution, s’appuyer davantage sur les régions, les collectivités territoriales et les acteurs locaux.

Vers une réorientation des modèles productifs

Une fois le diagnostic posé, le rapport cible directement plusieurs secteurs considérés comme stratégiques. L’agriculture figure au premier rang. Le CESE appelle à reconnaître officiellement l’agrobiodiversité comme pilier stratégique de la sécurité alimentaire nationale et recommande une réorientation progressive des soutiens publics vers l’agroécologie.
Dans le fond, le rapport remet en question certaines limites du modèle agricole productiviste développé au cours des dernières décennies. Sans contester les gains économiques réalisés, le CESE souligne que l’intensification agricole a accentué la pression sur les sols, l’eau et les variétés locales. Il plaide pour une agriculture plus résiliente et moins dépendante des intrants chimiques, davantage fondée sur la diversification biologique.

Dans le secteur halieutique, l’institution recommande une généralisation de l’approche écosystémique. L’objectif ne doit pas seulement être de maximiser les volumes débarqués, mais de préserver durablement les ressources marines tout en augmentant la valeur ajoutée locale des produits de la pêche.

L’urbanisme fait également partie des obstacles identifiés par le CESE. Le rapport souligne le déficit d’accès aux espaces verts dans plusieurs villes marocaines et recommande l’adoption de normes contraignantes alignées sur les standards de l’Organisation mondiale de la santé, à savoir “2 ha à moins de 300 m et 20 ha à moins de 2 km du domicile, en particulier dans les nouvelles extensions urbaines et les quartiers d’habitat social”, précise le rapport. La biodiversité urbaine est présentée comme un enjeu environnemental, mais aussi comme une question de santé publique et de qualité de vie.

Le Conseil pousse aussi l’approche “One Health”, ou “Une seule santé”, qui relie santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes. La pandémie de Covid-19 a renforcé cette prise de conscience mondiale, et le CESE estime que le Maroc doit intégrer cette vision dans ses politiques sanitaires, agricoles et environnementales.

Financer et valoriser la préservation du vivant

Le rapport du CESE pose finalement une question centrale : combien vaut réellement la biodiversité marocaine ? Pour l’institution, tant que le capital naturel ne sera pas intégré dans les mécanismes économiques et budgétaires, les politiques de préservation manqueront d’efficacité. Ainsi, le Conseil recommande la mise en place d’une comptabilité nationale du capital naturel intégrée aux comptes publics, de façon à mesurer concrètement les pertes écologiques et leurs impacts économiques réels.
L’avis propose également la création d’un Fonds national pour la biodiversité et les services écosystémiques destiné à financer les projets de restauration écologique, le suivi scientifique, l’innovation et les projets territoriaux à impact mesurable. À cela s’ajoute la mise en place de mécanismes de Paiements pour Services Écosystémiques, permettant de rémunérer les agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs, les ONG ou les communes rurales lorsqu’ils contribuent à préserver la biodiversité.

Le CESE appelle enfin à une révision progressive des subventions publiques jugées néfastes pour l’environnement. L’avis préconise ainsi d’assortir les subventions publiques de conditions environnementales. Concrètement, il s’agit de garantir une compatibilité entre certaines politiques de soutien économique et les objectifs de durabilité écologique.

Plus largement, le rapport marque une évolution du discours institutionnel marocain sur l’environnement. La biodiversité, en plus d’être un patrimoine à protéger, deviendrait une infrastructure vitale pour l’économie, la cohésion territoriale et la stabilité sociale. Une manière pour le Conseil de rappeler que l’érosion du vivant n’est pas une question accessoire. Au contraire, la préservation de la biodiversité doit s’inscrire à l’ordre du jour des priorités du Maroc dans les prochaines décennies.

à lire aussi