[Tribune] Gouvernance : où est passé le Nouveau modèle de développement ?

Par Mohamed Abdi

À l'approche des élections législatives de 2026, une question s'impose : que reste-t-il du Nouveau modèle de développement à l’heure où le Maroc semble sur le point de décoller ? L'analyse de Mohamed Abdi, spécialiste des politiques publiques. Cette tribune est la première d'une série que TelQuel publiera dans les semaines à venir.

Le Maroc est en train de décoller. Depuis quelques années, quelque chose change de nature. Ce qui relevait d’une progression lente devient une accélération visible. Les transformations s’additionnent, les projets se concrétisent, la trajectoire se densifie. Le pays gagne en consistance, en crédibilité et en projection.

Mais dans tout décollage, la question essentielle n’est pas la vitesse, c’est la trajectoire. Car le moment du décollage est toujours fragile. Tout est là : la puissance, l’élan, la dynamique. Et pourtant, rien n’est encore assuré. Ce qui fait la différence, ce n’est pas ce qui a été accumulé, c’est la capacité à tenir une ligne.

C’est précisément à cela que devait servir le Nouveau modèle de développement (NMD). Conçu comme un cadre stratégique à l’horizon 2035, il proposait un diagnostic sans concession et une feuille de route claire : faire du Maroc un pays prospère, inclusif, fondé sur la valorisation du capital humain et la justice sociale. Et pourtant, aujourd’hui, le modèle semble s’être effacé. Il n’est ni contesté, ni défendu. Il n’est même plus discuté. Comme un grimoire sacralisé, posé sur une étagère institutionnelle, que l’on invoque sans jamais vraiment s’y confronter.

Des réformes sans boussole

“Le problème n’est pas l’absence de vision. Le problème est celui de son appropriation. Transformer une vision en action suppose de faire des choix, de hiérarchiser, d’assumer”

Mohamed Abdi, spécialiste des politiques publiques

Ce silence n’est pas anodin. Car les réformes engagées dans des secteurs clés — santé, éducation, investissement — posent une question simple : s’inscrivent-elles dans la cohérence du modèle ? Ou s’en éloignent-elles ? Sommes-nous dans une trajectoire maîtrisée ou dans une addition de politiques ? Dans la santé, l’ambition est réelle. Mais construisons-nous un système cohérent, capable de garantir effectivement l’accès aux soins pour tous ? Dans l’éducation, les ajustements permettent-ils de répondre à la crise de fond ? Dans l’économie, avons-nous changé de logique pour produire davantage d’emplois ?

Ces questions ne sont pas techniques, elles sont politiques. Et pourtant, elles sont absentes du débat. À l’approche des élections de 2026, les partis parlent programmes, alliances, positions… Mais ils disent peu du cap, peu de la cohérence, peu du sens.

Le problème n’est pas l’absence de vision. La vision a été formulée. Le problème est celui de son appropriation. Transformer une vision en action suppose de faire des choix, de hiérarchiser, d’assumer. Cela suppose une responsabilité politique que le débat évite encore trop souvent. Dans ce moment de bascule, la mobilisation de la société est centrale. Un pays ne se transforme pas uniquement par ses institutions. Il se transforme par l’ensemble de ses forces vives. Comme l’avait montré Ibn Khaldoun, les sociétés ne tiennent que par la cohésion qui les anime. Encore faut-il vouloir la construire.

“Le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes est à la pointe du combat pour l’émancipation de toute la société. Une société qui hésite sur ce point hésite sur elle-même. Une société qui l’assume change de rythme”

Mohamed Abdi, spécialiste des politiques publiques

Le NMD parlait d’une société mobilisée. Cette expression n’est pas un slogan. Elle désigne une société capable de s’organiser, de s’engager, de s’adapter. Avec, au cœur de cette mobilisation, une ligne de vérité : la place des femmes. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas un sujet périphérique. Elle est un révélateur, une condition, une accélération possible. Car le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes est à la pointe du combat pour l’émancipation de toute la société. Une société qui hésite sur ce point hésite sur elle-même. Une société qui l’assume change de rythme. Alors, posons la question clairement. Le NMD est-il toujours notre boussole ? A-t-il été évalué ? Mis en œuvre ? Dépassé ? Ou bien est-il resté un moment de lucidité sans traduction politique ?

Le Maroc n’a pas besoin d’un nouveau texte. Il a besoin de cohérence. Il a besoin d’un vrai débat. Sur les choix, sur les priorités, sur les responsabilités. C’est l’objet de cette série : poser des questions, confronter des visions, inviter à prendre position. Non pour commenter, mais pour engager. Car dans un moment de décollage, ce qui fait la différence n’est pas la vitesse, c’est la capacité à tenir le cap.