La “Chambre 35”, le refuge tangérois qui a changé Matisse

À Tanger, la chambre 35 du Grand Hôtel Villa de France est bien plus qu'une simple chambre d'hôtel. C'est depuis ses fenêtres qu'Henri Matisse découvrit, en 1912, la lumière et les couleurs de la ville, une révélation qui marqua un tournant décisif dans son œuvre. Plus d'un siècle plus tard, ce lieu chargé d'histoire continue d'attirer les admirateurs du maître français et de susciter la curiosité de l'agence de presse espagnole EFE, qui s'est rendue sur place pour un reportage.

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Vue de la fenêtre (1912-1913), d'Henri Matisse, représente Tanger telle que le peintre l'apercevait depuis la fenêtre de sa chambre au Grand Hôtel Villa de France. Crédit: DR

Tanger se balance. Le ciel est d’un bleu troublant. Ce bleu, tu le feras tien ». C’est ainsi que débute la lettre imaginaire que l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun adresse à Henri Matisse, le peintre français qui, fasciné par la vue depuis la fenêtre de son hôtel, s’appropria le bleu si particulier de la ville du Détroit et y connut une profonde métamorphose artistique.

Né au Cateau-Cambrésis en 1869 et mort à Nice en 1954, Matisse venait du nord de la France, mais recherchait avant tout la lumière et la couleur. Séduit par l’orientalisme popularisé par Eugène Delacroix et marqué par la grande exposition d’art islamique organisée à Munich en 1910, il tourna son regard vers le sud.

Après un voyage en Andalousie, dans le sud de l’Espagne, il traversa le détroit de Gibraltar et arriva à Tanger en janvier 1912. Il s’installa au Grand Hôtel Villa de France, alors considéré comme l’un des établissements les plus élégants de la ville.

Vue de la fenêtre (1912-1913), d’Henri Matisse, représente Tanger telle que le peintre l’apercevait depuis la fenêtre de sa chambre au Grand Hôtel Villa de France.Crédit: DR

Il occupa la chambre 35, située au deuxième étage. De là, il bénéficiait d’une vue exceptionnelle sur la baie, la médina et l’église anglicane Saint-André.

Pourtant, Tanger ne l’accueillit pas sous le soleil qu’il espérait. Pendant plusieurs semaines, une pluie incessante enveloppa la ville. Selon l’écrivaine Gertrude Stein, le peintre en vint même à s’exclamer avec désespoir : « Verrons-nous un jour le soleil au Maroc ? ».

Lorsque le mauvais temps se dissipa enfin, la ville le bouleversa. Les bleus et les verts de la mer et du ciel, les jardins luxuriants, la blancheur éclatante des maisons de la médina et la silhouette de la kasbah dominant l’océan transformèrent son regard.

Le séjour tangérois marqua profondément Matisse, qui renouvela sa manière de traiter l’espace et la couleur. « Cet art suggère un espace plus vaste, un véritable espace plastique », écrira-t-il plus tard.

Au cours de ses deux séjours au Maroc — de janvier à avril 1912, puis durant l’hiver 1912-1913 — Matisse réalisa une vingtaine de peintures et des dizaines de dessins, aujourd’hui considérés comme une étape décisive de son évolution artistique. Parmi eux figurent Vue de la fenêtre à Tanger, Zorah sur la terrasse et Le Café arabe.

À Tanger, le peintre Henri Matisse, séjournait dans la chambre 35 au Grand Hôtel Villa de France.Crédit: DR

Du faste à la ruine

Une photographie d’époque montre Matisse et son épouse dans la chambre 35. Elle n’avait rien de particulièrement luxueux : une pièce d’une douzaine de mètres carrés, percée de deux fenêtres donnant sur le port et la médina. Mais cela suffit à séduire le peintre, qui choisit de retrouver la même chambre lors de chacun de ses séjours à Tanger.

Aujourd’hui, la chambre 35 est devenue une véritable attraction touristique. De nombreux visiteurs viennent découvrir le lieu depuis lequel Matisse peignit certaines de ses œuvres les plus célèbres, voire y passer la nuit — pour un peu plus de 1000 dirhams — afin d’admirer les paysages qui inspirèrent l’artiste il y a plus d’un siècle.

L’édifice possède lui aussi une longue histoire. Avant de devenir un hôtel, il fut la résidence privée d’un consul français. Durant la période du statut international de Tanger, il compta parmi les établissements les plus prestigieux de la ville, accueillant diplomates, aristocrates et voyageurs européens.

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Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’hôtel entra progressivement en déclin, jusqu’à fermer ses portes pendant plus de vingt ans.

À l’issue d’une vaste campagne de restauration, il rouvrit en 2014 en tant qu’hôtel cinq étoiles. Classé monument historique, il marie aujourd’hui le confort contemporain à une décoration inspirée de l’œuvre de Matisse.

La chambre 35 a elle aussi été restaurée, tout en conservant autant que possible l’atmosphère de l’époque. Le paysage, en revanche, a changé : le port s’est agrandi, de nouveaux immeubles ont vu le jour et la circulation s’est intensifiée.

Mohamed, employé de l’hôtel et natif de Tanger, fait partie de ceux qui présentent la célèbre chambre aux visiteurs curieux. Depuis le toit-terrasse du Villa de France, il désigne sa propre maison tout en racontant l’histoire du peintre français et la fascination qu’il éprouva pour la ville.

« Tanger a beaucoup changé, explique-t-il. La ville s’est développée, elle accueille davantage de touristes et elle est devenue plus moderne ». Craindrait-il que le tourisme finisse par altérer son identité ? « Non, répond Mohamed avec assurance. C’est toujours Tanger. Elle n’a rien perdu de son charme ».

(Avec EFE)