[Tribune] La porte qu'on n'ose pas frapper : pourquoi la souffrance psychique attend si longtemps

Par Dr Hachem Tyal

Trois ans de dépression dissimulée derrière une façade de compétence. Des nuits sans sommeil, des matins sans envie et l'impossibilité d'en parler, par peur du mot qui condamne : fou. À travers des années de clinique et de divan, le Dr Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca, met des mots sur ce que beaucoup vivent en silence : la honte de souffrir, et le courage discret qu'il faut pour oser, enfin, consulter.

Après trente-cinq ans à écouter des patients, une conviction s’est imposée à moi, lentement, obstinément : la souffrance psychique n’est jamais sans raison. Elle a toujours quelque chose à dire. Et pourtant, au Maroc, elle se tait. Elle se cache. Elle attend, parfois des années, avant d’oser frapper à la porte d’un médecin psychiatre.

Ce silence n’est pas de l’indifférence. C’est de la résistance, de l’évitement.

“Il n’est plus comme avant” : ces mots qui condamnent

Chaque semaine, dans mon cabinet et dans la clinique psychiatrique que je dirige à Casablanca, je reçois des patients qui avouent, presque à voix basse, avoir attendu des mois, parfois des années, avant de franchir la porte d’un psychiatre. Cela, non pas par manque de possibilités d’accès aux soins, ni par ignorance de leurs souffrances, mais par peur de ce que les autres diraient s’ils savaient qu’ils sont suivis en psychiatrie.

Au Maroc, consulter un psychiatre, c’est encore souvent s’exposer à un verdict social redoutable : celui de la folie

Dr Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca
Dr Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste à Casablanca.Crédit: DR

Au Maroc, consulter un psychiatre, c’est encore souvent s’exposer à un verdict social redoutable : celui du malade mental. Et ce trouble, dans notre imaginaire collectif, n’est pas une maladie comme les autres. Elle touche à l’honneur, à la lignée, à la réputation familiale. Elle se murmure, elle se cache, elle se nie.

“Ma mère m’a dit : si tu vas voir un psychiatre, les gens vont penser que tu es fou. Alors j’ai attendu. J’ai attendu que ça passe. Ça n’est pas passé.” Ce patient, cadre supérieur dans une grande entreprise casablancaise, avait traversé trois ans de dépression sévère en tentant de la dissimuler derrière une façade de compétence et d’efficacité.

Trois ans de souffrance silencieuse, de performances maintenues à grand prix, de nuits sans sommeil et de matins sans envie, parce que le regard des autres était plus insupportable que la douleur morale qu’il vivait.

Une résistance d’origine multiple

Ce que trente-trois ans de psychiatrie et de psychanalyse m’ont appris, c’est que derrière chaque symptôme, il y a une histoire qui cherche à se dire. Et cette histoire, au Maroc, est souvent alourdie de plusieurs couches de silence. Cette résistance n’est pas seulement infligée
par l’extérieur, elle est aussi produite de l’intérieur. Reconnaître que l’on souffre, c’est menacer l’image que l’on a de soi-même. Et quelque chose en nous résiste, parfois farouchement, à cette vérité.

La première couche est religieuse. La souffrance psychique est parfois interprétée comme un manque de foi, une punition divine ou, pire encore, le signe d’une possession. Le fqih précède le psychiatre. Et consulter un médecin peut être vécu comme une transgression spirituelle.

“Au Maroc, la famille n’est pas un simple environnement : elle est une identité. La souffrance psychique n’est donc pas individuelle, elle est collective”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

La deuxième couche est familiale. Au Maroc, la famille n’est pas un simple environnement : elle est une identité. La maladie d’un de ses membres rejaillit sur tous les autres. Les mères s’inquiètent pour le mariage de leurs filles. Les pères craignent d’avouer la fragilité d’un fils, comme si c’était leur propre faillite. Cette souffrance n’est pas individuelle, elle est collective. Ce n’est pas l’individu qui consulte, c’est la famille qui expose sa fragilité au regard de la communauté.

Il y a enfin la méconnaissance de ce qu’est réellement la psychiatrie moderne. Pour beaucoup, psychiatre rime encore avec Berrechid, l’hôpital psychiatrique devenu, dans l’inconscient collectif marocain, symbole de l’internement et de la démence la plus sévère. On imagine des cellules, des camisoles, des électrochocs. On n’imagine pas un bureau, deux fauteuils, une conversation. Et c’est pourtant ce que vit aujourd’hui un patient qui pousse la porte de Berrechid même.

Le corps comme langage de l’âme

“Face à l’impossibilité de nommer la souffrance psychique, le corps prend parfois le relais. Une détresse psychologique se traduit ainsi en symptômes physiques”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

Face à l’impossibilité de nommer la souffrance psychique, le corps prend parfois le relais. C’est ce que les professionnels appellent la somatisation, ce mécanisme par lequel une détresse psychologique se traduit en symptômes physiques : maux de tête tenaces, douleurs abdominales, fatigue chronique, palpitations inexpliquées, difficultés respiratoires, troubles sexuels…

Ce que la psychanalyse éclaire ici, c’est le sens de ce mécanisme, ce qu’il dit de l’histoire de celui qui en est traversé : quand la souffrance psychique ne peut pas se dire, elle se loge dans le corps. Et ce n’est pas un dysfonctionnement, c’est un langage, une manière de dire quelque chose d’indicible. Le corps dit ainsi ce que la parole ne peut pas encore formuler. Et c’est ainsi qu’apparaît le symptôme qui n’est en fait rien d’autre qu’un compromis entre le besoin d’exprimer une souffrance et l’impossibilité sociale de le faire. C’est une demande qui cherche quelqu’un pour l’entendre, mais qui ne sait pas encore vers qui se tourner.

Il est socialement acceptable d’être malade du corps. On peut en parler, se faire soigner, recevoir de la compassion. Mais être malade de l’âme, de la tête dit-on, c’est entrer dans une zone de silence et d’opprobre. Alors inconsciemment, la psyché trouve une porte de sortie honorable : elle parle par le ventre, par le dos, par le cœur.

“Il est socialement acceptable d’être malade du corps. On peut en parler, se faire soigner, recevoir de la compassion. Mais être malade de l’âme, de la tête dit-on, c’est entrer dans une zone de silence et d’opprobre”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

Ces patients parcourent souvent un long chemin médicalisé avant d’arriver en psychiatrie : généraliste, cardiologue, gastro-entérologue, neurologue… tous les spécialistes du corps, mais jamais de l’être humain qui le porte, jamais du sujet comme le nomme la psychanalyse. Et pourtant, c’est bien le sujet qui souffre.

La résistance intérieure : ce que la souffrance cache d’elle-même

D’un point de vue psychanalytique, la fuite du psychiatre dit quelque chose de plus profond que la simple peur du regard des autres. Elle parle d’un rapport à la vérité intérieure que notre culture rend difficile : se reconnaître dans la souffrance, c’est accepter d’être traversé par quelque chose qui nous dépasse, qui échappe à notre contrôle. C’est, au sens fort du terme, accepter d’être un sujet divisé, un être qui ne coïncide pas tout entier avec lui-même, qui ne s’appartient pas complètement.

La résistance à consulter n’est pas de la lâcheté. C’est une défense intelligente, cohérente, mais coûteuse sur le plan psychologique. Ce que nous appelons la demande de soin ne naît que lorsque cette défense commence à se fissurer, lorsque maintenir l’illusion que tout va bien devient plus douloureux que d’avouer que quelque chose ne va pas.

“Consulter un psychiatre, au fond, c’est se donner la permission d’exister dans sa souffrance. Et cette permission, beaucoup ne savent pas encore qu’ils ont le droit de se l’accorder”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

Dans une société qui valorise la résilience silencieuse (le fameux “Dieu merci, ça va, Alhamdo Lillah, bikhayr”, prononcé même dans les pires moments), admettre qu’on ne va pas bien, c’est rompre un pacte tacite de solidarité dans l’endurance. C’est, d’une certaine manière, trahir. Consulter un psychiatre, au fond, c’est se donner la permission d’exister dans sa souffrance. Et cette permission, certains ne savent pas encore qu’ils ont le droit de se l’accorder.

La stigmatisation, ce mal qui isole

Cette résistance que nous avons décrite n’est pas innée. Elle est le fruit d’un regard social qui condamne avant même que la souffrance ait pu se dire. Ce regard a un nom : la stigmatisation. Et elle va bien plus loin qu’un simple regard qui juge. Elle disqualifie, elle exclut, elle réduit un
être humain à sa maladie, lui retire sa place dans la famille, dans le travail, dans la communauté, elle transforme le malade en quelqu’un dont on ne parle qu’à voix basse. Et la lutte contre elle ne se gagne pas dans les seuls cabinets médicaux. Elle se joue dans les familles, dans les mosquées, dans les écoles, dans les médias. Elle suppose une révolution douce mais profonde de notre rapport à la vulnérabilité.

“Ouvrir sa porte à un psychiatre, c’est parfois l’acte de courage le plus discret et le plus décisif d’une vie”

Hachem Tyal, psychiatre et psychanalyste à Casablanca

Elle suppose aussi que les professionnels de la santé mentale aillent davantage à la rencontre des communautés, qu’ils sortent de leurs cabinets pour aller vers ceux qui n’osent pas venir. Que les médecins généralistes soient formés à repérer et à orienter sans hésitation. Que les
imams, les assistantes sociales, les enseignants deviennent des relais de déstigmatisation.

Et que chaque fois qu’une personne ose dire “je ne vais pas bien, moralement, psychiquement…”, dans une famille, dans un bureau, dans une salle d’attente, elle soit accueillie non pas par la méfiance ou le conseil de prier davantage ou de voir un fqih, mais par cette réponse simple et réparatrice : “Ne t’en fais pas et ne te cache pas de ce que tu vis. Ta souffrance est l’appel de quelque chose en toi qui te dépasse. Cet appel a le droit d’être entendu et la réponse existe, auprès de ceux qui ont choisi de l’écouter, ceux qu’on nomme les psys”.

Il faut bien entendre que la psychiatrie ne vole pas la foi, ne détruit pas les familles, ne fabrique pas des fous. Elle écoute des êtres humains qui souffrent en silence depuis trop longtemps. Ouvrir sa porte à un psychiatre, c’est parfois l’acte de courage le plus discret et le plus décisif d’une vie.

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